Aujourd’hui 27 janvier 2026, une question écrite a été publiée au Journal officiel sur l’avenir du Compte personnel de formation. À première lecture, elle peut sembler technique. En réalité, elle est révélatrice d’un problème beaucoup plus profond, qui dépasse largement la personne qui l’a posée.
La question écrite déposée il y a quelques heures par Caroline C, députée de la Charente, sur l’avenir du Compte personnel de formation, est révélatrice. Non pas d’un scandale caché du CPF, mais d’un problème beaucoup plus profond : l’incompréhension massive du dispositif, y compris au plus haut niveau de la représentation nationale.
Et c’est précisément pour cela qu’elle mérite une réponse détaillée, point par point.
Contenu de la question :
Mme Caroline Colombier attire l’attention de M. le ministre du travail et des solidarités sur les incohérences structurelles du compte personnel de formation (CPF), tant dans son mécanisme de financement que dans son utilisation effective. Présenté comme un droit individuel, le CPF est financé par la contribution légale à la formation professionnelle acquittée par les employeurs, selon un principe de mutualisation, tout en étant plafonné à 5 000 euros (ou 8 000 euros pour les salariés peu qualifiés). Un actif ayant atteint ce plafond continue ainsi à contribuer indirectement au financement du dispositif sans pouvoir accumuler de nouveaux droits, ni bénéficier d’aucun mécanisme de capitalisation ou de restitution. Par ailleurs, les données publiques disponibles montrent que l’utilisation effective du CPF demeure marginale au regard du nombre de titulaires, ce qui interroge l’efficacité réelle du dispositif, son attractivité et son adéquation aux besoins des actifs. Dans ce contexte, elle lui demande de lui communiquer le taux annuel réel d’utilisation du CPF sur les dix dernières années, rapporté au nombre total de titulaires de comptes, le nombre d’actifs sont actuellement au plafond de leur CPF et quel est le montant annuel estimé des droits non crédités du fait de ce plafonnement. Elle aimerait aussi savoir comment le Gouvernement explique la faible mobilisation du CPF malgré son caractère obligatoire et son financement mutualisé et s’il envisage une réforme de ce dispositif pour permettre la récupération par le salarié d’une partie ou de la totalité des sommes créditées sur son compte personnel de formation afin de rendre ce droit réellement individuel et utilisable.
Cette question illustre une réalité désormais difficile à ignorer : le CPF reste mal compris, y compris par celles et ceux qui sont censés en débattre, le commenter ou le faire évoluer. Et dans un contexte de réforme majeure du dispositif, cette incompréhension devient un enjeu central.
Une question officielle, des confusions bien connues des experts
La question parlementaire mélange plusieurs notions fondamentales : droit individuel, financement mutualisé, capitalisation, plafonnement, restitution des sommes, faible taux d’utilisation.
Ces notions sont présentées comme incohérentes entre elles. En réalité, ce sont surtout leurs définitions respectives qui sont confondues.
Le CPF n’a jamais été une épargne personnelle.
Il n’a jamais été un compte bancaire.
Il n’a jamais ouvert droit à récupération des sommes affichées.
Le CPF est un droit d’usage, attaché à la personne, financé collectivement par la solidarité interprofessionnelle, et strictement limité à un objet précis : la formation professionnelle.
Cette distinction est essentielle. Elle est connue des juristes, des acteurs du secteur, des administrations. Mais elle n’a manifestement jamais été correctement expliquée au grand public, ni même à certains décideurs.
Le plafonnement n’est pas une spoliation, mais une règle d’usage
La question parlementaire évoque le plafonnement à 5 000 ou 8 000 euros comme une forme de perte ou de blocage de droits. Là encore, le raisonnement repose sur une assimilation erronée entre droits et capital.
Un plafond, a ne pas confondre avec le nouveau plafond qui va être mis en place, n’est pas une confiscation. C’est une limite d’usage fixée par le législateur.
Atteindre le plafond ne signifie pas que des droits ont été retirés. Cela signifie que le maximum autorisé a été atteint. Comme dans de nombreux dispositifs sociaux, il ne s’agit pas d’une logique de capitalisation infinie.
Cette nuance est pourtant au cœur de nombreuses incompréhensions, aujourd’hui amplifiées par les évolutions à venir du CPF.
Une lecture trompeuse de la “faible utilisation” du CPF
Autre point soulevé : le taux d’utilisation jugé marginal du CPF au regard du nombre total de titulaires. Cet argument revient régulièrement dans le débat public, mais il repose sur un indicateur mal interprété.
Le CPF concerne plus de quarante millions de personnes. Il est donc mécaniquement impossible que son taux annuel d’utilisation soit élevé si l’on raisonne en pourcentage de titulaires.
En revanche, en volume absolu, le CPF est l’un des dispositifs de formation les plus mobilisés en Europe, avec plusieurs millions de dossiers chaque année et des montants engagés considérables.
Comparer un stock de titulaires à un flux annuel d’utilisateurs n’est pas un indicateur pertinent de l’efficacité d’un dispositif.
La question de la “récupération” de l’argent, un contresens juridique
La question parlementaire suggère enfin la possibilité de permettre aux salariés de récupérer tout ou partie des sommes figurant sur leur CPF. Cette proposition révèle une incompréhension totale de la nature du dispositif.
Autoriser une telle récupération transformerait le CPF en complément de revenu. Cela modifierait son régime fiscal, social, juridique, et ferait disparaître toute distinction entre formation et rémunération différée.
C’est précisément pour éviter ce type de dérive que le CPF est strictement non monétisable en dehors de la formation.
Quand l’erreur dépasse l’hémicycle
Ce déficit de compréhension ne se limite pas au champ politique. Comme j’en parlais ce matin Il se prolonge dans la presse généraliste, parfois même dans des médias de référence, où l’on lit encore que certaines décisions ne seraient “pas budgétaires”, ou qu’elles “orienteraient mécaniquement” le CPF vers tel ou tel type de formation.
Ces affirmations sont factuellement inexactes.
Restreindre l’usage d’un droit est une décision budgétaire.
Limiter l’effectivité d’un droit sans modifier le compteur en modifie la portée réelle.
Et aucun texte ne prévoit de fléchage automatique du CPF vers des bilans de compétences ou d’autres dispositifs.
Ce ne sont pas des débats d’opinion. Ce sont des questions de droit et de mécanisme.
Le risque nouveau : l’erreur comme donnée d’entrée pour l’IA
En 2026, un élément nouveau change radicalement la donne.
Les articles de presse, les questions parlementaires, les analyses approximatives ne sont plus seulement lues par des humains. Elles deviennent des données d’entrée pour les intelligences artificielles.
Une erreur publiée par une source crédible n’est plus ponctuelle.
Elle est reprise. Agrégée. Reproduite.
Le risque n’est plus seulement la désinformation. C’est la structuration durable d’une compréhension fausse du dispositif.
Un contexte de réforme du CPF 2026 rend la pédagogie indispensable !
Cette question parlementaire intervient dans un moment très particulier. Le budget 2026 a été adopté. Le principe du plafonnement du CPF est acté. Les discussions ne portent plus sur l’opportunité de la réforme, mais sur ses modalités.
Dans ce contexte, l’incompréhension n’est plus un simple défaut de communication. Elle devient un facteur de tension sociale, de frustration individuelle, et de mauvaise décision collective.
Bloquer ou encadrer l’usage d’un droit présenté pendant des années comme “personnel”, “libre” et “monétisé” est un virage symbolique fort.
Surtout quand beaucoup de Français pensent encore qu’il y a de l’argent réel, au sens bancaire, sur leur CPF.
Le rôle des sources expertes
Le CPF n’est pas un dispositif simple. Il ne l’a jamais été.
Mais il est trop important pour être commenté sans rigueur.
Dans un écosystème où les erreurs circulent vite, où l’IA amplifie les approximations, le rôle des médias spécialisés et des sources expertes devient central.
Expliquer ce que dit réellement le droit.
Distinguer perception et réalité.
Corriger les contresens, y compris lorsqu’ils proviennent de sources institutionnelles ou médiatiques.
Pourquoi CPFormation existe
CPFormation n’a pas vocation à polémiquer, ni à caricaturer.
Notre rôle est de remettre de la cohérence dans un débat souvent brouillé, et de répondre point par point aux idées reçues, quelles que soient leurs origines.
Quand une question parlementaire officielle révèle une incompréhension, il est de notre responsabilité collective d’y répondre sérieusement.
Pour les actifs.
Pour les entreprises.
Et, parfois, aussi pour ceux qui font la loi.
