Alors que le projet de loi de finances pour 2026 introduit un plafonnement du compte personnel de formation (CPF) pour certains usages, la fédération Les Acteurs de la Compétence alerte sur un tournant préoccupant pour la formation professionnelle. Dans un post publié sur LinkedIn, elle dénonce des mesures « à effet immédiat » qui fragilisent un écosystème déjà sous tension et appelle à une véritable phase de concertation avec le gouvernement et les représentants du secteur.
Un CPF de plus en plus utilisé comme variable d’ajustement budgétaire
Depuis plusieurs années, le CPF est au cœur des arbitrages budgétaires de l’État. Après l’instauration d’un reste à charge pour les titulaires et le renforcement des contrôles, le projet de loi de finances pour 2026 franchit une nouvelle étape avec l’introduction de plafonds de prise en charge pour certaines prestations.
Les Acteurs de la Compétence résument cette logique dans une formule qui fait mouche : « Nous savons que des économies sont nécessaires, mais nous regrettons que la formation soit une nouvelle fois utilisée comme une variable d’ajustement du budget de l’État. » Cette phrase met en lumière la tension centrale du débat : personne ne conteste le besoin de maîtrise des dépenses publiques, mais le choix de réduire l’effort sur la formation interroge, dans un contexte où l’obsolescence des compétences s’accélère.
Pour de nombreux professionnels de la formation, la réforme apparaît moins comme une politique de structuration de l’offre que comme un « coup de rabot » principalement guidé par l’objectif de réduction des coûts. C’est ce que soulignent plusieurs réactions au post, évoquant le risque d’une réforme à courte vue, centrée sur la dépense immédiate plutôt que sur l’investissement dans les compétences.
La position des Acteurs de la Compétence : alerte et demande de concertation
Dans leur prise de parole, Les Acteurs de la Compétence adoptent une ligne claire : ils ne contestent pas le principe d’une régulation, mais dénoncent la brutalité des mesures annoncées. La fédération explique suivre « chaque décret d’application » à venir, avec l’objectif affiché de contenir les effets négatifs pour les titulaires du CPF comme pour les organismes de formation.
Deux messages ressortent fortement de ce positionnement :
- un appel à la concertation : la fédération demande au gouvernement d’ouvrir un véritable échange avec les représentants du secteur avant la publication des décrets, afin d’ajuster les dispositifs et éviter les effets de bord les plus dommageables ;
- la dénonciation d’un calendrier trop abrupt : les mesures sont qualifiées de « brutales » et « à effet immédiat », ce qui laisse peu de marge de manœuvre aux organismes pour adapter leurs modèles économiques, leurs parcours et leurs organisations internes.
La fédération insiste aussi sur la situation déjà fragile de ses membres. Elle rappelle qu’en 2025, plus d’un quart de ses adhérents ont engagé des mesures de régulation d’effectifs : plans de sauvegarde de l’emploi, licenciements économiques, ruptures conventionnelles collectives, activité partielle de longue durée ou encore départs non remplacés. Cet indicateur donne la mesure des tensions : les OF ne partent pas d’une situation confortable, mais d’une période marquée par des ajustements sociaux lourds.
Ce que change le projet de loi de finances 2026 : focus sur le RS et les bilans
Le post des Acteurs de la Compétence rappelle un point clé du projet de loi de finances : les plafonds annoncés visent notamment les formations conduisant à une certification inscrite au Répertoire spécifique (RS) ainsi que les bilans de compétences.
Concrètement, cela signifie que deux segments particulièrement utilisés dans le cadre du CPF sont directement concernés :
- les certifications « transverses » ou complémentaires au cœur de nombreux parcours (langues, bureautique, compétences comportementales, etc.), très présentes au RS ;
- les bilans de compétences, qui jouent un rôle central dans les démarches de reconversion, de mobilité professionnelle ou de repositionnement après une rupture de parcours.
Pour les organismes positionnés sur ces offres, l’enjeu est double :
- un risque immédiat de baisse de chiffre d’affaires si le plafond est fixé à un niveau inférieur au prix de vente habituel, sans que les volumes puissent compenser ;
- la nécessité de repenser la structuration des parcours et des contenus pour rester économiquement viables tout en maintenant la qualité pédagogique.
La question clé, à ce stade, reste le niveau concret des plafonds et les modalités d’application (par type de prestation, par durée, par certification, etc.), encore floues dans les discussions publiques.
Des inquiétudes fortes sur la qualité et l’accessibilité de la formation
Dans les réactions au post, plusieurs professionnels soulignent un point : plafonner n’est pas forcément absurde en soi, mais tout dépend du curseur. Certains évoquent la diversité des prix pour des prestations similaires d’un organisme à l’autre et la nécessité de limiter les abus. Mais un plafond trop bas, fixé sur une moyenne sans différenciation, pourrait pénaliser en priorité les formations longues ou exigeantes sur le plan pédagogique.
L’un des commentaires met ainsi en garde contre une approche consistant à « prendre la moyenne et en faire un plafond », sans tenir compte du fait que certaines formations sont par nature plus coûteuses (durée, individualisation, expertise rare, accompagnement renforcé), alors que d’autres, très courtes et parfois peu qualitatives, resteraient sans difficulté sous le plafond. Dans ce scénario, la variable d’ajustement deviendrait la qualité : pour rester finançables, les organismes seraient incités à raccourcir les parcours, réduire les temps d’accompagnement ou standardiser à l’excès.
D’autres intervenants pointent les conséquences pour les actifs eux‑mêmes. La crainte est que le CPF perde une partie de ce qui faisait sa spécificité : le pouvoir donné à chacun de piloter son parcours de formation. Certains parlent déjà d’un « CPF qui risque de devenir un DIF 2.0 », c’est‑à‑dire un dispositif plus restreint, moins mobilisable, moins transformateur pour les trajectoires professionnelles.
Des publics particulièrement exposés : indépendants, TPE/PME et reconversions
Les témoignages convergent sur un autre point : tout le monde ne sera pas impacté de la même façon. Plusieurs professionnels rappellent que les 3 millions d’entrepreneurs, indépendants et dirigeants de petites structures n’ont pas accès aux mêmes abondements que les salariés. Pour eux, le CPF représente souvent le seul levier de financement significatif de la formation, dans un contexte où ils se forment déjà moins que les salariés.
Pour les TPE et PME, certains commentaires soulignent que la formation devient progressivement un levier budgétaire avant d’être un levier de compétences. Sans concertation ni accompagnement, le risque est double :
- fragiliser les organismes qui travaillent précisément avec ces publics, en particulier sur des offres sur mesure ou des parcours longs ;
- priver les entreprises et les actifs d’outils adaptés pour faire face aux transitions (numérique, écologique, organisationnelle).
Les professionnels du bilan de compétences, eux, s’inquiètent d’un effet ciseau : une demande en hausse (reconversion, quête de sens, reconstructions de carrière) mais des moyens potentiellement restreints. Si les plafonds ne couvrent plus le coût d’un accompagnement sérieux, la qualité du service pourrait se dégrader, ou bien l’accès être tout simplement fermé à certains bénéficiaires.
Le flou sur le niveau des plafonds, cœur des interrogations
Au‑delà du principe même du plafonnement, de nombreux acteurs pointent un flou central : à quel niveau seront fixés ces plafonds, et selon quels critères ? C’est probablement là que se jouera une partie de l’impact réel de la réforme.
Plusieurs questions se posent :
- le plafond sera‑t‑il uniforme pour toutes les prestations d’une même catégorie (par exemple, tous les bilans de compétences) ou différencié selon la durée, le format, le niveau de qualification visé ?
- prendra‑t‑il en compte les spécificités des certifications (par type de certif, comme le suggèrent certains), ou sera‑t‑il fondé sur une moyenne globale, au risque d’être déconnecté des réalités de certaines niches ?
- des marges de manœuvre seront‑elles laissées aux financeurs pour adapter le plafond à certains publics (demandeurs d’emploi, personnes en reconversion profonde, publics fragiles) ?
En l’absence de réponses claires, les acteurs du secteur se projettent sur des scénarios très différents. D’où l’importance de la phase de concertation demandée par Les Acteurs de la Compétence, afin de transformer un mécanisme purement budgétaire en outil de pilotage plus fin de l’offre et de la qualité.
Quelles alternatives à un plafonnement « aveugle » ?
Les réactions au post de la fédération esquissent également des pistes alternatives ou complémentaires au simple plafonnement. Plusieurs idées reviennent :
- renforcer les critères qualité et le référencement, pour cibler mieux les formations réellement utiles, plutôt que de réduire globalement les budgets ;
- travailler sur des barèmes différenciés, par type de certification ou de prestation, au lieu d’un plafond unique qui ne tiendrait pas compte de la diversité des pratiques ;
- accompagner les organismes dans l’adaptation de leurs modèles économiques (évolution des formats, hybridation, mutualisation) plutôt que d’imposer des changements de prix soudains.
Surtout, beaucoup insistent sur la nécessité de considérer la formation non comme une dépense purement contrainte, mais comme un investissement dans la compétitivité, l’employabilité et la capacité de résilience des individus comme des entreprises. Dans un contexte de transformations rapides des métiers, de transitions écologiques et numériques, réduire la formation à une ligne d’économie budgétaire apparaît à contre‑temps.
Et maintenant ?
Les prochains mois seront décisifs. C’est au stade des décrets d’application que se joueront les modalités concrètes du plafonnement : niveaux, périmètre précis, exceptions éventuelles, calendrier d’entrée en vigueur. C’est aussi là que la capacité de mobilisation des acteurs, dont Les Acteurs de la Compétence, sera déterminante.
Pour les organismes de formation, les conseillers, les prestataires de bilans de compétences et les professionnels de l’accompagnement, l’enjeu est double :
- se tenir informés des arbitrages à venir, pour anticiper les impacts sur leurs offres ;
- documenter leurs résultats, leurs publics, leurs coûts réels, afin de nourrir la concertation et éviter que le débat ne se résume à une moyenne comptable.
CPFormation suivra de près la publication des textes et les retours du terrain, afin d’accompagner les professionnels dans la compréhension et la mise en œuvre de ces évolutions, et de continuer à rendre visibles les enjeux concrets derrière les chiffres du CPF.
