Le Compte Personnel de Formation (CPF) est devenu lâoutil central de la montĂ©e en compĂ©tences en France. Mais son succĂšs sâest accompagnĂ© dâabus, amplifiĂ©s pendant la pĂ©riode COVID.
Face Ă cela, les pouvoirs publics nâont pas attendu lâĂ©tĂ© 2025 pour rĂ©agir. Plusieurs textes de loi et de nombreux dĂ©crets se sont succĂ©dĂ©, parfois au risque dâun empilement complexe. Parmi les plus rĂ©cents, le dĂ©cret n° 2025-500 du 6 juin 2025 (publiĂ© au JO du 8 juin) est venu prĂ©ciser le rĂŽle des certificateurs et de leurs organismes habilitĂ©s, en renforçant les obligations liĂ©es Ă lâorganisation des sessions dâexamen.
Mais ce nâĂ©tait quâune Ă©tape. Le projet de loi âlutte antifraudeâ prĂ©sentĂ©, Ă la veille du dernier changement du gouvernement, poursuit la mĂȘme logique : consolider, responsabiliser, et surtout donner de nouveaux outils de contrĂŽle aux autoritĂ©s et Ă la Caisse des DĂ©pĂŽts (CDC).
En clair : la lutte contre les fraudes au CPF devrait dans les prochaines semaines entrer dans une nouvelle Ăšre.
Un projet de loi, pas encore la loi définitive
Le document commentĂ© est explicitement un projet de loi. Il fixe des orientations et modifie de nombreux articles du Code du travail, mais certaines modalitĂ©s dâapplication sont renvoyĂ©es Ă des dĂ©crets en Conseil dâĂtat. En dâautres termes, le cadre gĂ©nĂ©ral est posĂ©, lâopĂ©rationnel devra ĂȘtre prĂ©cisĂ© par voie rĂ©glementaire. Il faut donc raisonner âĂ droit en devenirâ, et prĂ©parer son organisation en consĂ©quence.
Un empilement de rÚgles, désormais clarifiées
Pour comprendre ce qui change réellement, il faut distinguer plusieurs niveaux : la loi (Code du travail), les décrets récents, et les conditions contractuelles de MonCompteFormation.

Ce qui change pour les titulaires du CPF : lâengagement Ă aller jusquâĂ lâĂ©preuve
Le texte introduit une rĂšgle simple et structurante : lorsquâun titulaire sâinscrit Ă une action de formation financĂ©e par son CPF et quâune certification est prĂ©vue, lâabsence non justifiĂ©e aux Ă©preuves entraĂźne la non prise en charge de lâaction par le CPF. Autrement dit, sans motif lĂ©gitime, âne pas se prĂ©senter Ă lâexamenâ revient Ă perdre le financement. Cette disposition est ajoutĂ©e au I de lâarticle L. 6323-6 du Code du travail.
Ce que cela implique tout de suite :
- Lââengagementâ du bĂ©nĂ©ficiaire ne se limite plus Ă suivre la formation : il inclut la prĂ©sentation aux Ă©preuves quand il y en a.
- La notion de âmotif lĂ©gitimeâ nâest pas dĂ©taillĂ©e dans le projet et devra ĂȘtre sĂ©curisĂ©e par des preuves (attestations, certificats, cas de force majeure) cĂŽtĂ© bĂ©nĂ©ficiaire comme cĂŽtĂ© organisme.
- Les organismes de formation doivent revoir leurs parcours, leurs CGV et leur information prĂ©contractuelle pour rappeler clairement cette obligation et les consĂ©quences dâun no show Ă la certification.
Ce qui change pour les certificateurs : nouvelles obligations de donnĂ©es et contrĂŽle dâhonorabilitĂ©
Le projet réécrit lâarticle L. 6113-8. Deux mouvements majeurs :
- Alimentation du SI CPF : les ministĂšres et organismes certificateurs devront transmettre au systĂšme dâinformation du CPF (SI-CPF) des informations identifiantes sur les candidats et certifiĂ©s, y compris le numĂ©ro dâinscription au RNIPP, pour les personnes inscrites, prĂ©sentes aux sessions dâexamen et titulaires des certifications ou attestations visĂ©es. Cette transmission massifie et fiabilise le suivi de bout en bout.
- ContrĂŽle dâhonorabilitĂ© : un dĂ©cret en Conseil dâĂtat prĂ©cisera comment France compĂ©tences âvĂ©rifie les conditions dâhonorabilitĂ© professionnelle des organismes certificateursâ et sâassure quâils nâont pas dâautres buts que la certification. Câest un verrou Ă©thique et de gouvernance, complĂ©mentaire aux exigences dĂ©jĂ connues sur lâenregistrement au RNCP ou au RĂ©pertoire spĂ©cifique.
Impacts opérationnels attendus :
- Gouvernance et conformitĂ© : formaliser une politique dâintĂ©gritĂ©, cartographier les risques, documenter le contrĂŽle interne, et prĂ©voir la rĂ©ponse Ă une Ă©ventuelle demande de France compĂ©tences.
- Traçabilité et data : sécuriser les flux de données entre certificateur, organismes partenaires et SI-CPF, avec une attention particuliÚre portée aux bases légales de traitement et à la minimisation.
- Contrats dâhabilitation : intĂ©grer dans les conventions avec les centres dâexamen et partenaires des clauses de remontĂ©e de prĂ©sence et de rĂ©sultats, compatibles avec les futures spĂ©cifications techniques du SI-CPF.
Pouvoirs de contrĂŽle renforcĂ©s : identitĂ© dâemprunt, dĂ©lais de reprise Ă©tendus, contrainte de la CDC
a) IdentitĂ© dâemprunt pour les contrĂŽles en ligne
Pour les actions rĂ©alisĂ©es en tout ou partie Ă distance ou dont lâinscription se fait en ligne, les agents de contrĂŽle (art. L. 6361-5) pourront intervenir sous identitĂ© dâemprunt. Lâobjectif est de dĂ©tecter plus efficacement les manquements en conditions rĂ©elles, notamment dĂ©marchage trompeur ou dispositifs fictifs. Le Code du travail est complĂ©tĂ© dâun nouvel article L. 6362-8-1 et la rĂ©glementation prĂ©cisera les modalitĂ©s de constatation.
b) Droit de reprise : de 3 ans Ă 10 ans dans les cas graves
Le contrĂŽle des dĂ©penses et activitĂ©s de formation par lâĂtat pourra couvrir en principe 3 annĂ©es aprĂšs lâexercice contrĂŽlĂ©, avec des prĂ©cisions si lâexercice nâest pas calĂ© sur lâannĂ©e civile. En cas dâobligations rĂ©itĂ©rativement non respectĂ©es, de manĆuvres frauduleuses ou de manquements rĂ©vĂ©lĂ©s par une procĂ©dure judiciaire ou contentieuse, le droit de reprise monte Ă 10 ans. La rĂšgle du non bis in idem est encadrĂ©e, avec exceptions si la premiĂšre vĂ©rification Ă©tait limitĂ©e ou en cas de fraude dĂ©couverte ultĂ©rieurement. Nouvel article L. 6362-8-2.
c) Contrainte par la Caisse des DépÎts
En cas de manĆuvres frauduleuses ou de violation grave de la rĂ©glementation ou des CGU du CPF, le directeur gĂ©nĂ©ral de la Caisse des DĂ©pĂŽts peut dĂ©livrer une contrainte qui, Ă dĂ©faut dâopposition du titulaire devant la juridiction compĂ©tente, produit les effets dâun jugement. Câest un levier puissant de recouvrement et de mise en conformitĂ©. ComplĂ©ment Ă lâarticle L. 6323-45.
Sanctions administratives et obligations comptables : une nouvelle boĂźte Ă outils
Le projet crĂ©e un chapitre VI âSanctions administrativesâ (articles L. 6356-1 Ă L. 6356-6). LâautoritĂ© administrative pourra, sur rapport dâun agent de contrĂŽle, prononcer des amendes administratives contre les organismes de formation en cas de manquements Ă plusieurs ensembles de dispositions pĂ©nales, sociales et financiĂšres.
- Plafond par fait : 4 000 âŹ.
- RĂ©cidive : plafond doublĂ© si nouveau manquement de mĂȘme nature dans les 2 ans.
- AprĂšs avertissement : majoration de 50 % si nouveau manquement dans lâannĂ©e suivant un avertissement.
- Procédure contradictoire : information écrite préalable et délai minimal de 15 jours pour observations.
- Recouvrement : selon le rĂ©gime des crĂ©ances de lâĂtat, sans effet suspensif automatique.
En parallĂšle, lâarticle L. 6231-4 est durci : obligation pour les organismes collecteurs et financeurs de tenir une comptabilitĂ© analytique et de transmettre ses donnĂ©es Ă lâinstitution visĂ©e Ă lâarticle L. 6123-5, avec attestation du commissaire aux comptes (ou Ă dĂ©faut de lâexpert-comptable) lorsque la comptabilitĂ© nâest pas tenue par un comptable public. Le dĂ©faut de transmission est pĂ©nalement sanctionnĂ© par une amende de 4 500 ⏠(nouvel art. L. 6355-15-1).
Lecture pratique :
- Les OF doivent ĂȘtre en mesure dâisoler leurs flux CPF par action, financeur, session, et de dĂ©montrer lâaffectation des fonds.
- Le dialogue avec lâexpert-comptable ou le CAC devient un enjeu de conformitĂ©, pas seulement de clĂŽture des comptes.
- Attendez-vous à des demandes de piÚces standardisées et à des référentiels de traçabilité plus stricts cÎté financeurs et contrÎle étatique.
Autres mesures connexes Ă connaĂźtre
Le texte comporte Ă©galement des dispositions sur les allocations chĂŽmage et les revenus illicites qui intĂ©ressent indirectement lâĂ©cosystĂšme emploiâformation : versement sur des comptes domiciliĂ©s en France ou dans lâespace SEPA, priorisation des saisies, non cumul des allocations avec des revenus issus dâactivitĂ©s illicites portĂ©s Ă la connaissance de lâopĂ©rateur par un tiers de confiance, etc. Pour les acteurs formation, lâenjeu majeur reste nĂ©anmoins la chaĂźne âinscriptionâprĂ©sence aux Ă©preuvesâdiplomationâ.
Conséquences concrÚtes par profil
Pour les titulaires du CPF
- Anticiper le calendrier de certification dĂšs lâinscription.
- Comprendre quâun no show non justifiĂ© peut entraĂźner un non financement de la formation.
- Conserver et produire sans dĂ©lai toute preuve de âmotif lĂ©gitimeâ en cas dâempĂȘchement.
Pour les organismes de formation
- Information prĂ©contractuelle : expliciter la nouvelle rĂšgle L. 6323-6 et les consĂ©quences, en français clair dans le devis, la convention et le livret dâaccueil.
- AssiduitĂ© et convocation : industrialiser la convocâ Ă lâexamen, les relances multi-canaux, les Ă©margements et la preuve de prĂ©sence.
- Process âmotif lĂ©gitimeâ : dĂ©finir les piĂšces recevables, les dĂ©lais de transmission, la dĂ©cision interne et lâarchivage.
- ComptabilitĂ© analytique et conformitĂ© : renforcer la piste dâaudit, planifier lâattestation CAC le cas Ă©chĂ©ant, et tester la remontĂ©e dâindicateurs.
- Audit readiness : former les Ă©quipes Ă la possibilitĂ© de contrĂŽles sous identitĂ© dâemprunt, scĂ©nariser les parcours dâachat et dâinscription en ligne.
Pour les organismes certificateurs
- Flux de données : faire le mapping complet des données à transmettre au SI-CPF (inscrits, présents, certifiés), définir la base légale et la sécurité des échanges.
- Gouvernance : documenter lâindĂ©pendance et lâobjet exclusif de certification, prĂ©parer les rĂ©ponses Ă un contrĂŽle dâhonorabilitĂ© par France compĂ©tences.
- RĂ©seau dâhabilitation : encadrer contractuellement la remontĂ©e des prĂ©sences, des rĂ©sultats et des piĂšces justificatives, avec SLA et sanctions en cas de dĂ©faut.
En rĂ©sumĂ© : un virage âresponsabilisation + traçabilitĂ©â
AprĂšs des annĂ©es de fraudes, de corrections partielles et de dĂ©crets successifs, le CPF entre dans une nouvelle phase : celle de la responsabilitĂ© et de la confiance retrouvĂ©e. Le dispositif nâest plus seulement un droit individuel, il devient un pacte collectif oĂč chacun, bĂ©nĂ©ficiaire, organisme, certificateur, est comptable de la qualitĂ© et de la sincĂ©ritĂ© du systĂšme.
- Responsabilisation du titulaire : lâinscription engage Ă passer lâĂ©preuve. Sans motif lĂ©gitime, le CPF ne finance pas.
- TraçabilitĂ© renforcĂ©e sur toute la chaĂźne, du certificat transmis au SI-CPF Ă la preuve dâassiduitĂ© et de prĂ©sence, en passant par lâanalytique financiĂšre.
- Pouvoirs de contrĂŽle Ă©largis : identitĂ© dâemprunt, droit de reprise pouvant atteindre 10 ans, et contrainte de la CDC en cas de fraude ou de violation grave.
- Sanctions administratives graduées qui complÚtent les sanctions pénales et financiÚres existantes, avec un barÚme clair et une procédure contradictoire.
Ce projet de loi sâinscrit dans une sĂ©quence politique plus large de lutte contre les fraudes, oĂč le CPF fait partie des prioritĂ©s annoncĂ©es Ă lâĂ©tĂ© 2025. Pour les acteurs formation et certification, lâanticipation est la meilleure dĂ©fense : consolider la conformitĂ© maintenant, câest Ă©viter demain des refus de prise en charge, des redressements ou des sanctions.
Mentions et sources
- Projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales : extraits cités sur les articles L. 6113-8, L. 6323-6, L. 6362-8-1, L. 6356-1 à L. 6356-6, L. 6231-4, L. 6355-15-1, L. 6362-8-2 et L. 6323-45.
