Le projet de budget pour 2027 introduit une nouvelle notion dans le fonctionnement du CPF : celle de certification prioritaire. L’objectif est compréhensible : mieux orienter l’argent public vers les compétences dont l’économie française a besoin.
Mais derrière cette idée apparemment simple se cache une question beaucoup plus difficile : qui peut décider qu’une compétence est prioritaire ?
Industrie, numérique, transition écologique, défense, médico-social : lorsqu’on parle de compétences stratégiques pour la Nation, certains domaines semblent s’imposer naturellement. Mais que fait-on des compétences transversales ?
L’allemand n’est peut-être pas stratégique de la même manière partout. Mais qu’en est-il pour un salarié alsacien dont les clients, les fournisseurs ou les collègues travaillent de l’autre côté du Rhin ?
La question n’est pas anecdotique. Elle touche directement à la philosophie du compte personnel de formation.
- Le PLF 2027 ne crée pas de liste fermée d’éligibilité : les certifications éligibles le restent.
- Ce qui change : le niveau de participation demandé au titulaire selon que la certification est prioritaire ou non.
- La liste des certifications prioritaires n’existe pas encore. Elle sera établie après l’adoption de la loi.
- Les langues ne sont pas citées comme secteur stratégique, mais elles ne sont pas exclues pour autant.
Une réforme qui ne supprime pas la liberté de choisir
Premier point important : contrairement à ce que pourrait laisser penser le terme de « formations prioritaires », le projet présenté par le Gouvernement ne prévoit pas, à ce stade, une nouvelle liste fermée d’éligibilité au CPF.
Les certifications aujourd’hui éligibles resteraient accessibles. Ce qui changerait serait principalement le niveau de participation demandé au titulaire.
Pour les actifs hors demandeurs d’emploi, le schéma présenté par le Gouvernement est le suivant : une participation de base pour les certifications considérées comme prioritaires, et une participation majorée lorsque la certification n’est pas prioritaire et qu’aucun tiers ne participe au financement.
Le projet de loi ne fixe pas les montants définitifs. Il renvoie à des textes réglementaires.
Mon Compte Formation évoque actuellement un complément pouvant atteindre 200 euros, qui pourrait porter la participation totale à 350 euros dans certaines situations. Le texte doit encore passer par le Parlement.
Le CPF conserverait donc son caractère individuel. Mais, économiquement, toutes les formations ne seraient plus placées sur le même plan.
Qui décidera de ce qui est prioritaire ?
C’est ici que commence véritablement le débat.
Selon les orientations transmises aux acteurs de la formation, les certifications prioritaires devraient correspondre notamment à des métiers confrontés à des tensions de recrutement ou à des compétences répondant à des enjeux stratégiques liés à la souveraineté, aux transformations technologiques, écologiques ou démographiques. Une première liste doit être établie après l’adoption de la loi, puis pouvoir évoluer.
Les secteurs déjà évoqués autour du dispositif :
Mais cette présentation ne constitue pas encore la liste définitive des certifications qui bénéficieront du régime prioritaire. Et cette différence est essentielle.
Une priorité peut être définie par secteur, mais elle peut aussi l’être par compétence ou par certification. Ce n’est pas exactement la même chose.
Le cas des langues montre les limites d’une approche uniquement sectorielle
Prenons volontairement un exemple que nous connaissons bien chez CPFormation : les compétences linguistiques.
À première vue, « apprendre l’anglais » n’est pas un secteur stratégique. Mais qu’en est-il de l’anglais :
- d’un ingénieur travaillant dans le nucléaire ?
- d’un spécialiste de la cybersécurité qui échange quotidiennement avec des équipes internationales ?
- d’un technicien aéronautique ?
- d’un acheteur travaillant avec l’Asie ?
- d’un cadre d’une entreprise industrielle exportatrice ?
Dans chacun de ces exemples, la langue n’est pas le métier. Elle est un outil permettant d’exercer le métier. C’est précisément ce qui rend les compétences transversales difficiles à classer administrativement.
Une compétence peut être relativement secondaire à l’échelle de toute la population active, mais devenir indispensable à l’échelle d’un emploi, d’une entreprise ou d’un territoire.
« Il faut être très prudent avec l’idée qu’une liste administrative puisse déterminer seule les compétences qui méritent ou non d’être soutenues par le CPF. »
Arnaud Portanelli et Guillaume le Dieu de Ville, cofondateurs de Lingueo, interrogés par l’AFP
La remarque ne signifie pas qu’il ne faut rien prioriser.
Dans un système financé collectivement et soumis à de fortes contraintes budgétaires, la puissance publique peut légitimement chercher à orienter davantage les dépenses vers les besoins économiques identifiés. Le ministère du Travail assume d’ailleurs déjà cette logique dans d’autres domaines : les certifications professionnelles sont régulièrement réexaminées pour mieux correspondre aux transformations des métiers et aux besoins des entreprises.
La difficulté est ailleurs : la liste nationale peut-elle suffire ?
Une certification peut-elle être prioritaire seulement pour certains ?
C’est probablement l’une des pistes les plus intéressantes ouvertes par le projet gouvernemental.
Dans le courrier adressé aux participants à la concertation, le ministère indique qu’à partir de 2028, les informations renseignées par le titulaire, croisées avec celles détenues par la Caisse des dépôts, pourraient permettre de reconnaître la pertinence d’un projet professionnel individuel, même lorsque la formation choisie ne figure pas parmi les certifications considérées comme prioritaires nationalement.
Autrement dit, le système pourrait progressivement distinguer deux notions :
Déterminée en fonction des besoins nationaux.
Appréciée en fonction du parcours et du projet professionnel de la personne.
Cette distinction change beaucoup de choses. Car une formation peut parfaitement ne pas constituer une priorité nationale et être néanmoins déterminante pour la carrière d’un individu.
Le cofinancement apporte déjà une troisième réponse
La réforme introduit également un autre signal : celui du tiers financeur.
Lorsqu’une entreprise, un OPCO, France Travail, une Région ou un autre financeur accepte de contribuer de manière significative au projet, le Gouvernement considère en quelque sorte qu’un acteur extérieur en a déjà reconnu la pertinence. C’est une logique intéressante.
Prenons encore l’exemple d’une formation en allemand. L’État n’a peut-être aucune raison de considérer que l’allemand constitue uniformément une priorité nationale. Mais si une entreprise industrielle alsacienne accepte de financer une partie de la formation d’un salarié parce qu’il doit travailler avec ses partenaires allemands, la question de son utilité professionnelle se pose différemment.
Le cofinancement devient ainsi non seulement un moyen de partager la dépense, mais aussi un signal de pertinence du projet.
Et si l’on regardait davantage les résultats ?
Il existe enfin une autre façon de sortir du débat binaire entre formation « prioritaire » et « non prioritaire » : mesurer ce que produit réellement la formation.
- Quel était le niveau du bénéficiaire avant la formation ?
- Quel est son niveau après ? A-t-il progressé ?
- La compétence acquise est-elle utilisée dans son activité professionnelle ?
- A-t-elle contribué à une mobilité, une prise de responsabilité ou un retour à l’emploi ?
La question est particulièrement pertinente pour les certifications du Répertoire spécifique, qui concernent précisément de nombreuses compétences complémentaires à un métier.
Depuis février 2026, les formations conduisant à une certification du Répertoire spécifique sont soumises à un plafond de droits CPF mobilisables de 1 500 euros.
Le débat sur leur caractère prioritaire constitue donc une couche supplémentaire de régulation.
On peut alors poser la question autrement : plutôt que de chercher uniquement à déterminer en amont si une compétence est utile, ne faudrait-il pas également être beaucoup plus exigeant sur l’impact réel des formations financées ?
Les langues ne sont pas nécessairement exclues du futur dispositif prioritaire
C’est un point important à préciser à ce stade. Les langues ne figurent pas, en tant que catégorie autonome, parmi les grands secteurs stratégiques cités jusqu’ici. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les certifications linguistiques seront nécessairement considérées comme non prioritaires.
Le mécanisme définitif dépendra du vote du Parlement, des critères retenus par les textes d’application et surtout de la liste des certifications qui sera arrêtée ensuite.
Rien n’interdit donc, juridiquement à ce stade, qu’une sélection de certifications du Répertoire spécifique répondant à des exigences professionnelles fortes puisse intégrer le dispositif. La question est ouverte. Et elle mérite probablement d’être posée certification par certification plutôt que catégorie par catégorie.
Une certification linguistique évaluant la capacité effective d’un professionnel à travailler dans une langue étrangère n’a pas nécessairement la même finalité qu’une formation linguistique de loisir. C’est tout l’enjeu de la future sélection.
Prioriser sans simplifier à l’excès
Le Gouvernement cherche à résoudre une vraie difficulté. Le CPF représente une dépense publique importante. Il est logique de vouloir concentrer davantage les financements sur les formations qui favorisent l’emploi, les mobilités professionnelles et les compétences dont les entreprises ont besoin.
Mais toute politique de priorisation comporte un risque : celui de confondre ce qui est facilement identifiable avec ce qui est réellement utile.
L’intelligence artificielle est aujourd’hui identifiée explicitement par le ministère du Travail comme une priorité du CPF, dans le cadre du plan Impulsion IA. Personne ne contestera l’importance croissante de cette compétence. Mais dans une entreprise française qui exporte 80 % de sa production, savoir parler à ses clients étrangers peut être tout aussi déterminant.
La difficulté n’est donc probablement pas de choisir entre une totale liberté du CPF et une planification intégrale des compétences. Elle est de parvenir à combiner plusieurs niveaux d’appréciation :
C’est peut-être à cette condition que la notion de « formation prioritaire » pourra devenir autre chose qu’une liste administrative.
À ce jour, rien n’est définitivement tranché
Le PLF 2027 a été présenté le 1er octobre et doit désormais être examiné par le Parlement. Une loi de finances peut être amendée avant son adoption et les modalités opérationnelles dépendront ensuite de textes réglementaires.
Pour les organismes de formation comme pour les titulaires du CPF, la distinction est essentielle : les orientations sont connues, le principe de priorisation est posé, mais la liste définitive des certifications prioritaires ne l’est pas encore.
Et c’est justement maintenant que le débat sur ce que nous appelons une « compétence stratégique » mérite d’avoir lieu.
Transparence : CPFormation est édité par Groupe Lingueo, organisme de formation linguistique et certificateur de la certification LILATE inscrite au Répertoire spécifique. Le groupe est donc directement concerné par les futurs arbitrages portant sur les certifications linguistiques.
