Tout le monde est d’accord : pour sauver le CPF, il faut que les employeurs mettent la main à la poche. Le Sénat le dit, le gouvernement le dit, les acteurs de la formation le disent. Les chiffres disent autre chose. En cinq ans, à peine 0,7 % des établissements ont abondé volontairement le compte de leurs salariés. Pourquoi ? Et comment changer la donne ?
- L’abondement volontaire fonctionne quand il existe. Le problème, c’est son volume.
- Les propositions du Sénat récompensent le salarié, mais aucune ne donne à l’employeur une raison directe d’abonder.
- Nous proposons une super-déduction fiscale : 1 € abondé, 2 € déduits.
Abondement, dotation, droit correctif : le lexique en 2 minutes
Quand les droits d’un salarié ne suffisent pas à payer une formation, d’autres financeurs peuvent compléter son compte. C’est l’abondement. Il existe depuis le second semestre 2020 sur Mon Compte Formation.
Quand c’est l’employeur qui verse, on parle de dotation. Il en existe quatre sortes :
L’employeur choisit d’ajouter des droits pour inciter ses salariés à se former. Depuis septembre 2024, il peut même la flécher vers une formation précise.
Ils sont prévus par un accord collectif.
Au moins 3 000 € après un licenciement lié à un accord de performance collective.
3 000 € obligatoires quand l’employeur n’a pas fait les entretiens professionnels sur six ans. C’est une sanction.
D’autres acteurs abondent aussi : France Travail, les OPCO, les Régions, les fonds d’assurance formation des indépendants.
Les salariés paient plus que tous les cofinanceurs réunis
En 2025, voici qui a payé les formations CPF.
Cofinanceurs : employeurs, OPCO, France Travail, Régions, État. Source : Jaune budgétaire 2027, d’après le rapport d’activité 2025 de la Caisse des dépôts.
Depuis l’ouverture de la plateforme, le constat est le même : France compétences a payé 91,5 % du coût du CPF, les titulaires 4,5 % et les cofinanceurs 4,1 % (rapport Capus, juillet 2026). Les titulaires paient donc plus que tous les cofinanceurs réunis.
En 2025, le détail des abondements donne ceci :
| Qui abonde | Montant 2025 |
|---|---|
| Les titulaires eux-mêmes | 156 M€ |
| France Travail | 47,4 M€ |
| Les employeurs (dotations) | 25,6 M€ |
| Les OPCO | 19,1 M€ |
| Les Régions | 3,3 M€ |
Source : rapport d’information du Sénat n° 887, Emmanuel Capus, 9 juillet 2026.
25,6 M€ de dotations employeurs en 2025, pour un peu plus de 17 000 salariés. Montant médian : 350 €. Pour mesurer l’écart, rappelons que les entreprises consacrent 16,7 Md€ par an à la formation de leurs salariés en dépenses directes. Les dotations CPF en représentent 0,15 %.
280 millions en cinq ans, dont deux tiers de sanctions
Le Jaune 2026 publie le bilan complet des dotations employeurs de 2020 à 2024. Il est édifiant.
| Type de dotation | Montant versé | Établissements | Salariés bénéficiaires | Taux d’utilisation |
|---|---|---|---|---|
| Droit correctif (sanction) | 182,1 M€ | 1 959 | 60 524 | 4,6 % |
| Dotation volontaire | 80,3 M€ | 13 063 | 38 359 | 71 % |
| Dotation salarié licencié | 15,1 M€ | 661 | 4 594 | non détaillé |
| Droits supplémentaires (accord collectif) | 2,8 M€ | 269 | 3 488 | non détaillé |
| Total | 280,2 M€ | 15 231 | 106 675 | 24 % |
Source : Jaune budgétaire 2026, cumul du 1er janvier 2020 au 31 décembre 2024. 1 880 030 établissements étaient habilités à verser.
Source : Jaune budgétaire 2026.
Trois enseignements.
182 M€ sur 280 M€ sont des droits correctifs. Ils ne traduisent aucune politique de formation : l’employeur paie parce qu’il n’a pas fait ses entretiens.
95 % de cet argent dort sur les comptes. Les salariés concernés ne savent souvent pas qu’ils l’ont, ou n’ont pas de projet.
71 % des dotations volontaires sont utilisées. Le problème n’est pas l’efficacité de l’outil. C’est son volume : 13 063 établissements en cinq ans, sur 1,88 million habilités. Moins de 1 %.
Chaque euro abondé par un employeur est un euro que France compétences n’a pas à payer. Or l’État ne verse plus rien à France compétences en 2027, et le CPF a déjà perdu un quart de son enveloppe en 2026. Le rapport Capus l’écrit : les abondements permettent de « développer l’effet de levier du CPF, préservant les finances de France compétences ».
Cinq raisons qui expliquent pourquoi les entreprises n’abondent pas
Les Jaunes constatent, ils n’expliquent pas. Voici les raisons que nous voyons. Nous voulons vos retours.
Une dotation CPF n’apporte à l’entreprise aucun avantage fiscal ou social spécifique. Elle coûte autant que financer la formation directement via le plan de développement des compétences, où l’employeur garde la main.
Les droits CPF appartiennent au salarié et le suivent s’il part. Beaucoup d’employeurs y voient le risque de payer la reconversion d’un salarié vers un concurrent. Le fléchage, possible depuis septembre 2024, répond en partie à cette crainte. Il reste peu connu.
Il faut créer un espace employeur auprès de la Caisse des dépôts et signer une convention. Pour une TPE sans service RH, la marche est haute. La Caisse des dépôts a signé des partenariats avec le Medef (2021), l’U2P (2022), la CPME et l’UIMM (2023). Sans effet visible sur les volumes.
Le rapport Capus recommande de « modifier l’ordre d’appel des fonds ». Quand les droits du salarié sont consommés en premier, l’abondement de l’employeur arrive en complément et non comme un vrai levier.
Il a été conçu pour la désintermédiation : le salarié choisit seul. Cette promesse d’autonomie a eu pour effet secondaire de tenir l’employeur à distance.
Le plan du Sénat : bon pour le salarié, muet pour l’employeur
Le rapport du sénateur Emmanuel Capus, publié le 9 juillet 2026, fait de l’abondement sa priorité pour l’avenir (recommandations 4, 5 et 6).
| Horizon | Proposition du rapport Capus |
|---|---|
| Court terme | Modifier l’ordre d’appel des fonds. Sécuriser la possibilité pour les FAF d’abonder. |
| Moyen terme | Exonérer du reste à charge au-delà d’un abondement minimal, par exemple 100 €. Lever le plafond si un abondement couvre, par exemple, la moitié du reste à charge. |
| Prochain quinquennat | Une « véritable politique d’abondements » associant salariés, entreprises, branches, Régions et État. |
| Après le retour à l’équilibre | Flécher une partie des recettes de France compétences vers les abondements. |
Source : rapport d’information du Sénat n° 887, Emmanuel Capus, 9 juillet 2026.
Ces pistes vont dans le bon sens. Elles récompensent le salarié qui obtient un abondement. Mais aucune ne donne à l’employeur une raison directe d’abonder.
1 € abondé, 2 € déduits : notre proposition
Nous proposons une super-déduction fiscale : chaque euro versé en dotation volontaire sur le CPF d’un salarié serait déductible deux fois du résultat imposable de l’entreprise.
Au taux normal de l’impôt sur les sociétés (25 %), une dépense déductible de 1 000 € fait économiser 250 € d’impôt. Avec une déduction à 200 %, l’économie passe à 500 €. La dotation coûte alors 500 € à l’entreprise au lieu de 750 €. Le salarié, lui, reçoit bien 1 000 € sur son compte.
Pourquoi ce mécanisme plutôt qu’un autre ?
- Il crée un partenariat. L’entreprise et le salarié construisent ensemble le projet de formation. Le CPF cesse d’être l’affaire du salarié seul.
- Il ne coûte que s’il marche. Pas d’abondement, pas de déduction. L’État ne paie que pour des formations réellement cofinancées.
- Il est rentable pour les finances publiques. Pour 1 000 € abondés, l’État renonce à 250 € d’impôt de plus qu’aujourd’hui. Mais France compétences économise jusqu’à 1 000 € de droits CPF qu’elle n’a plus à payer.
- Il a des précédents. Le suramortissement de 2015 a utilisé la même logique pour relancer l’investissement productif.
Pour éviter les effets d’aubaine, la mesure pourrait être réservée aux dotations volontaires et fléchées vers des certifications du RNCP ou du RS, et plafonnée par salarié.
Employeurs, salariés : on veut vous entendre
Nous voulons comprendre pourquoi les abondements ne décollent pas. Dites-nous :
Tout le monde attend des employeurs qu’ils abondent le CPF. Ils ne le font pas : 0,7 % des établissements en cinq ans, et les deux tiers des dotations sont des sanctions. Pourtant, quand l’abondement est volontaire, il est utilisé à 71 %. L’outil marche. Il lui manque une raison d’exister côté entreprise.
Cet article est le troisième volet de notre série consacrée au Jaune budgétaire 2027. CPFormation, média édité par Lingueo, décrypte le financement de la formation et porte des propositions pour le faire évoluer.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un abondement CPF ?
C’est un complément versé sur le compte d’un salarié quand ses droits ne suffisent pas à payer une formation. Il peut venir de l’employeur, de France Travail, d’un OPCO, d’une Région ou du titulaire lui-même. Quand c’est l’employeur qui verse, on parle de dotation.
Qu’est-ce que le droit correctif CPF ?
C’est une sanction : 3 000 € que l’employeur doit verser sur le CPF d’un salarié quand il n’a pas réalisé ses entretiens professionnels sur six ans.
Un employeur peut-il flécher sa dotation vers une formation précise ?
Oui. Depuis septembre 2024, l’employeur peut flécher une dotation volontaire vers une formation précise. Cette possibilité reste peu connue.
Sources : annexes « Formation professionnelle » (Jaunes budgétaires) aux projets de loi de finances 2026 et 2027 ; rapport d’information du Sénat n° 887 sur la régulation du compte personnel de formation, Emmanuel Capus, 9 juillet 2026.
Le Jaune 2027 mentionne par ailleurs 85 M€ de dotations en droits supplémentaires au 31 décembre 2025, utilisées à 28 % : ce chiffre porte sur un périmètre non détaillé et n’est pas directement comparable au bilan 2020-2024.
