Après les acteurs de la formation, ce sont désormais les architectes mêmes du dispositif qui montent au créneau. Le 21 juillet 2026, Muriel Pénicaud, ancienne ministre du Travail et porteuse de la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », signe dans Le Monde une tribune qui dénonce sans détour le projet de validation préalable du CPF voulu par l’actuel ministre. Le mot est lâché : « recul indigne ». Au delà de la charge politique, cette sortie pose une question de fond pour toute entreprise : que reste-t-il du CPF si son usage doit désormais être autorisé avant d’être exercé ?
Ce que conteste Muriel Pénicaud
Le point de départ est une déclaration de Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités. Dans un entretien aux Échos publié le 16 juillet 2026, il a exprimé le souhait que le CPF ne puisse être mobilisé qu’après une vérification préalable de la cohérence entre la formation visée et le parcours professionnel de la personne. Dans certains cas, cette vérification pourrait revenir à l’employeur. Le ministre a résumé son intention d’une formule frappante : transformer le « P » de CPF, de « personnel » en « professionnel ».
C’est précisément ce basculement que Muriel Pénicaud refuse. Celle qui a porté la réforme de 2018 y voit un reniement de l’esprit du texte fondateur. Sur son compte LinkedIn, le 21 juillet, elle n’a pas ménagé ses mots.
Dans sa tribune au Monde, publiée le même jour, elle déplore les vérifications que le gouvernement voudrait instaurer avant qu’un actif puisse utiliser son compte, et y voit le même « recul indigne ». Le titre du quotidien est explicite : l’ancienne ministre dénonce un « tour de vis » gouvernemental.
Le cœur du désaccord : liberté individuelle contre contrôle
Pour comprendre la violence du reproche, il faut revenir à ce que la loi de 2018 avait délibérément construit. Son principe cardinal était la désintermédiation : donner à chaque actif un droit individuel, libellé en euros, mobilisable directement depuis une application, sans avoir à demander l’autorisation de quiconque, ni de l’employeur ni d’un organisme tiers. La liberté de choisir, au sens littéral.
Le projet de vérification préalable inverse ce principe. Introduire un contrôle de « cohérence professionnelle » avant chaque mobilisation, c’est replacer un intermédiaire entre l’actif et sa formation. Aux yeux de la créatrice du dispositif, ce n’est pas un aménagement technique, c’est un changement de nature : le droit de tirage individuel redevient une autorisation soumise à l’appréciation d’un tiers.
Le point qui cristallise le débat
Toute la tension tient dans un mot : « vérification ». Selon qui l’exerce et selon quels critères, elle peut être un garde-fou raisonnable contre la fraude, ou une reprise en main qui vide le droit individuel de sa substance. C’est cette ambiguïté que dénonce Muriel Pénicaud, et c’est elle qui reste à trancher.
Une contestation qui vient de l’intérieur du camp présidentiel
Ce qui donne du poids à cette sortie, c’est son origine. Il ne s’agit pas d’une opposition de principe venue d’un camp adverse, mais d’une critique interne : Muriel Pénicaud est une figure de la majorité présidentielle, ministre du premier quinquennat Macron. Voir l’architecte d’une réforme emblématique désavouer publiquement la direction prise par le gouvernement en place est un signal politique fort.
Ce n’est d’ailleurs pas sa première prise de parole sur le sujet. Dès 2022 et 2023, lors de l’instauration du reste à charge, elle avait déjà exprimé sa déception face à ce qu’elle jugeait un détricotage progressif de sa réforme. La tribune du 21 juillet s’inscrit donc dans une défense constante, dans la durée, de la philosophie de 2018.
La toile de fond : le budget 2027
Derrière le débat de principe se cache une réalité budgétaire. Le projet de vérification préalable s’inscrit dans la préparation du budget 2027, marqué par un effort d’économies considérable demandé au ministère du Travail. Réorienter le CPF vers la seule utilité professionnelle, appréciée par un tiers, est aussi un moyen de réduire la dépense en restreignant les usages financés.
C’est ce que reflète la grille de lecture que nous suivons depuis des mois : le passage d’une logique de consommation individuelle à une logique d’investissement encadré. Muriel Pénicaud défend la première ; le gouvernement pousse la seconde. Les deux visions ne sont pas absurdes, mais elles reposent sur des philosophies opposées de ce que doit être la formation.
Ce qui est acté, ce qui ne l’est pas
Acté : une prise de position ministérielle dans Les Échos le 16 juillet 2026, et une tribune plus une déclaration publique de Muriel Pénicaud le 21 juillet 2026.
Pas acté : à ce stade, la vérification préalable est une intention exprimée, pas un texte de loi. Ni le périmètre, ni le vérificateur, ni les critères, ni le calendrier ne sont arrêtés. Comme l’a montré le budget 2026, l’écart entre une annonce et le dispositif finalement voté peut être considérable.
Nous n’avons eu accès qu’à l’extrait public de la tribune du Monde. Le contenu détaillé de l’argumentaire relève de l’article original, à consulter directement.
Pourquoi une entreprise doit suivre ce bras de fer
On pourrait croire ce débat purement politique. Il ne l’est pas. Si la vérification préalable venait à s’appliquer, et si l’employeur devait en être l’un des acteurs, ce serait une responsabilité nouvelle qui atterrirait sur le bureau des DRH et responsables formation. Se prononcer sur la cohérence professionnelle d’une demande de formation, ce n’est pas neutre : cela suppose des critères, une traçabilité, et une capacité à justifier ses décisions.
Quel que soit l’issue de ce bras de fer, une chose est certaine : la formation entre dans une ère où chaque euro devra être relié à un objectif professionnel démontrable. Que l’on approuve ou non la vision de Muriel Pénicaud, les entreprises qui sauront déjà relier leurs formations à des besoins de compétences clairs seront les mieux armées.
Ce que les employeurs peuvent faire dès maintenant
- Suivre le PLF 2027 de près. C’est là que se jouera la traduction concrète, ou l’abandon, de la vérification préalable.
- Documenter la cohérence de vos formations. Si l’employeur devient vérificateur, mieux vaut disposer déjà de critères clairs reliant formation et besoins métier.
- Anticiper plutôt que subir. La direction de fond, réorienter le CPF vers l’utilité professionnelle, ne dépend pas d’un texte précis : elle est déjà à l’œuvre.
Reliez vos formations linguistiques à un besoin professionnel démontrable
Vérification préalable ou non, la logique est là : chaque formation devra prouver sa cohérence professionnelle. Faites le point sur votre dispositif linguistique avant que la règle ne se durcisse.
Ce qu’il faut retenir
La sortie de Muriel Pénicaud marque un tournant dans le débat sur le CPF : ce ne sont plus seulement les acteurs de la formation qui contestent la trajectoire gouvernementale, mais l’architecte même de la réforme de 2018, depuis l’intérieur du camp présidentiel. Le désaccord est profond car il porte sur une question de principe : le CPF doit-il rester un droit librement exercé, ou devenir un outil dont l’usage est validé au préalable ?
Pour les entreprises, au delà de l’issue politique, la direction est claire : la formation devra de plus en plus prouver sa cohérence professionnelle. Chez Lingueo, relier chaque parcours à un besoin métier concret et le rendre mesurable est notre métier depuis dix-neuf ans. C’est précisément ce que le débat actuel place au centre du jeu.
