Dans une interview accordée aux Echos le 16 juillet 2026, le ministre du Travail et des Solidarités Jean-Pierre Farandou a annoncé une évolution majeure du compte personnel de formation : l’instauration d’une vérification préalable de la cohérence professionnelle avant chaque mobilisation du CPF. Une vérification qui, dans certains cas, serait réalisée par l’employeur lui-même. Pour les DRH et responsables formation, c’est un changement de paradigme qui se dessine. Décryptage de ce qui a été dit, et surtout de ce qui reste à écrire.
Ce que le ministre a déclaré
L’annonce intervient dans le cadre de la préparation du budget 2027, où le ministère du Travail et des Solidarités est appelé à réaliser 1,9 milliard d’euros d’économies, après une baisse de crédits de 2,6 milliards déjà absorbée en 2026.
Sur le CPF, la formule du ministre est explicite : « Le « P » de CPF, nous voulons le changer de personnel en professionnel. » Concrètement, le gouvernement souhaite instaurer une vérification systématique, avant chaque utilisation du compte, portant sur deux points : la cohérence de la formation avec les évolutions professionnelles souhaitées par le salarié, et son réalisme au regard du marché du travail.
Qui réaliserait cette vérification ? Le ministre cite deux circuits distincts :
Lorsque la formation se déroule sur le temps de travail, la vérification pourrait être réalisée par l’employeur. Hors temps de travail, elle relèverait des opérateurs du conseil en évolution professionnelle : l’Apec pour les cadres, France Travail pour les demandeurs d’emploi, les missions locales pour les moins de 26 ans, Cap Emploi pour les personnes en situation de handicap, ou l’un des opérateurs habilités pour les salariés.
Interrogé sur le fait que ce dispositif reviendrait sur la désintermédiation totale instaurée par la réforme de 2018, le ministre a répondu qu’il s’agissait d’une « question de modalités », l’objectif étant de vérifier que derrière chaque formation, il existe un parcours, une capacité à la suivre et un débouché vers l’emploi.
Pourquoi c’est un basculement pour les entreprises
Depuis novembre 2019 et le lancement de MonCompteFormation, le CPF fonctionne sans aucun intermédiaire entre le titulaire et l’organisme de formation. L’employeur n’intervient que s’il le souhaite, via l’abondement, ou lorsque la formation empiète sur le temps de travail, via une autorisation d’absence. Il n’a jamais eu à se prononcer sur la pertinence professionnelle d’une formation financée par les droits individuels du salarié.
Si le dispositif esquissé par le ministre se concrétise, l’employeur deviendrait, pour les formations sur temps de travail, un maillon de validation d’un droit individuel. C’est une première depuis la création du CPF en 2015, et cela soulève immédiatement des questions très concrètes de gestion RH : sur quels critères apprécier la cohérence d’un projet, avec quel formalisme, et avec quelles conséquences en cas de désaccord avec le salarié.
Ce basculement s’inscrit dans une trajectoire entamée dès la loi de finances 2026 : instauration de plafonds par catégorie d’actions, participation forfaitaire obligatoire relevée, recentrage sur les formations certifiantes. La logique de fond est constante : le compte personnel ne suffit plus, à lui seul, à porter un projet de formation, et le cofinancement, notamment employeur, devient progressivement la norme.
⚠ Angle mort réglementaire : ce qu’aucun texte ne dit à ce jour
À la date de publication de cet article, la vérification préalable du CPF ne figure dans aucun texte : ni projet de loi de finances, ni projet de décret, ni document de concertation rendu public. Il s’agit d’annonces ministérielles en interview. Les questions suivantes restent donc entièrement ouvertes :
Le formalisme. La validation employeur prendra-t-elle la forme d’un avis simple, d’un avis conforme, d’une attestation ? Sera-t-elle dématérialisée via la plateforme MonCompteFormation ?
L’opposabilité du refus. Un refus de validation par l’employeur ou par un opérateur CEP bloquera-t-il le dossier ? Le titulaire disposera-t-il d’un recours ?
La responsabilité juridique. Quelle responsabilité pour l’employeur qui valide, ou refuse de valider, un projet ? Un refus pourrait-il être contesté sur le terrain de la discrimination ou de l’exécution loyale du contrat de travail ?
La frontière temps de travail / hors temps de travail. Le critère déclenchant la compétence de l’employeur reste à définir précisément, notamment pour les formations hybrides ou à distance.
Les délais. Aucun délai de traitement n’est évoqué, ni pour l’employeur, ni pour les opérateurs CEP.
Les critères. La « cohérence » du projet et son « réalisme par rapport au marché du travail » ne sont définis par aucun référentiel connu.
CPFormation distingue systématiquement ce qui est établi par les textes de ce qui relève de l’annonce politique. Cet encadré sera mis à jour à mesure que le cadre juridique se précisera.
Le contexte budgétaire : des priorités assumées
L’interview du ministre dessine le paysage complet dans lequel cette réforme du CPF s’insère. L’apprentissage est explicitement préservé : les aides à l’embauche et l’enveloppe de financement des CFA seraient maintenues à leurs niveaux actuels, avec même l’espoir de crédits supplémentaires pour les formations aux métiers des secteurs de souveraineté, cybersécurité en tête. Les contrats d’engagement jeune seraient maintenus à plus de 200 000 en 2027.
Les économies, elles, reposeraient principalement sur la lutte contre la fraude, dont plusieurs centaines de millions d’euros attendus sur le champ de l’apprentissage, dans le prolongement de la loi contre les fraudes sociales et fiscales du 25 juin 2026. Le ministre a également confirmé qu’une nouvelle version du référentiel Qualiopi serait officialisée dans les prochains jours, avec un objectif assumé de renforcement des exigences de qualité pour l’ensemble des organismes financés sur fonds publics. Un sujet que nous suivons de près : voir notre analyse du décret Qualiopi applicable au 1er novembre 2026.
Enfin, le ministre a indiqué que les formations à l’intelligence artificielle seraient encouragées dans le cadre du CPF recentré, signal utile pour les directions formation qui construisent leurs plans de développement des compétences 2027.
Ce que les entreprises peuvent préparer dès maintenant
Sans attendre les textes, plusieurs chantiers peuvent être anticipés par les directions RH et formation.
Cartographier les usages actuels du CPF dans l’entreprise. Combien de salariés mobilisent leur compte chaque année, sur quelles formations, sur ou hors temps de travail ? La plupart des entreprises n’ont aujourd’hui aucune visibilité sur ces flux, par construction du dispositif. Cette visibilité deviendra indispensable le jour où l’employeur devra se prononcer.
Articuler CPF et plan de développement des compétences. Si la cohérence professionnelle devient le critère central, les entreprises qui disposent d’une politique claire de co-construction (abondements ciblés, parcours métiers, référentiels de compétences) seront en mesure de valider vite et bien. Les autres improviseront.
Anticiper le processus interne de validation. Qui, dans l’organisation, se prononcera sur les demandes ? Sous quel délai ? Avec quelle traçabilité ? Un processus non préparé exposera l’entreprise à des tensions sociales et à des risques contentieux que les textes ne manqueront pas de cristalliser.
Suivre le calendrier du PLF 2027. Le projet de loi de finances sera présenté à l’automne, dans un contexte parlementaire incertain. Entre l’annonce ministérielle et le dispositif final, les écarts peuvent être considérables, comme l’a montré l’examen du budget 2026, au cours duquel le Parlement avait notamment réintégré le bilan de compétences dans le périmètre du CPF contre l’avis initial du gouvernement.
Ce que cette réforme changera concrètement pour votre entreprise, nous le suivons dossier par dossier
Nos experts suivent la préparation du PLF 2027 et ses impacts sur les stratégies de formation des employeurs, au-delà de ce que nous publions. Vérification préalable, co-construction CPF, abondements, formations linguistiques certifiantes : anticipez les nouvelles règles plutôt que de les subir.
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Sources : Interview de Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, Les Echos, 16 juillet 2026 (propos recueillis par Alain Ruello) • Loi n° 2026-103 du 19 février 2026 de finances pour 2026, art. 202 et 203 • Décrets n° 2026-126 et n° 2026-127 du 24 février 2026 • Loi n° 2026-534 du 25 juin 2026 relative à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales.
Cet article distingue les dispositions en vigueur des annonces gouvernementales non encore traduites dans les textes. Dernière mise à jour : 17 juillet 2026.
