Quand le patronat lui-même parle de « massacre », le débat change de nature. Dans une lettre ouverte publiée par son pôle Compétences, Formation et Jeunesse, le Medef accuse le Gouvernement d’organiser « la mort à petit feu du CPF ».
Ce ne sont plus seulement les organismes de formation qui protestent. Ce sont les entreprises qui financent le système. Cinq ans de tours de vis, un budget déjà amputé d’un tiers, et un article 89 du PLF 2027 qui va plus loin encore. Nous avons relu le texte, ligne par ligne.
- Le Medef dénonce cinq années de restrictions successives et une nouvelle réforme dictée par un objectif d’économies.
- L’article 89 du PLF 2027 vise 350 millions d’euros d’économies sur le CPF en 2027.
- Le budget CPF de France compétences est déjà passé de 1,96 à 1,31 milliard d’euros entre 2025 et 2026.
- Le texte n’est pas voté. La participation en vigueur reste de 150 euros.
- Le Medef, Les Acteurs de la Compétence et le Synofdes font désormais front commun.
Le Medef sort de sa réserve
Le Medef n’est pas un syndicat d’organismes de formation. C’est la première organisation patronale du pays. Elle siège au conseil d’administration de France compétences et représente les entreprises qui financent la formation professionnelle par leurs contributions.
Son ton est inhabituel. Le titre, « arrêtons de massacrer le CPF ! », est assumé. Le diagnostic aussi : « Mesure après mesure, c’est la mort à petit feu du CPF qui se dessine. »
Le Medef ne demande pas de laisser faire. Il défend un CPF qui articule mieux les aspirations des actifs et les besoins en compétences des entreprises. Mais il refuse que cette réflexion soit remplacée par un chiffre d’économies fixé à l’avance.
« L’enjeu des compétences est trop important pour être une variable d’ajustement budgétaire. A vouloir faire des économies, combien cela coûtera-t-il à la France demain ? »
Cinq ans de tours de vis
La force de la lettre tient dans sa chronologie. Elle rappelle que le CPF n’est pas un dispositif laissé à l’abandon. C’est sans doute le dispositif public le plus resserré de ces dernières années.
Le Medef résume : depuis cinq ans, le CPF « n’a cessé d’être contrôlé, sécurisé, régulé, encadré et financièrement responsabilisé ». Le Gouvernement lui-même le reconnaît dans l’exposé des motifs de l’article 89 : les réformes engagées depuis 2022 ont « renforcé la responsabilisation des titulaires » et « amélioré la qualité des formations ».
Si les réformes précédentes ont fonctionné, comme le dit l’État lui-même, que corrige la suivante ? La fraude a été combattue. La qualité a été relevée. Il reste la dépense. C’est elle, et elle seule, que vise désormais l’article 89.
Ce que dit vraiment l’article 89
Nous avons lu le texte du projet de loi, pas ses résumés. Voici ce qu’il prévoit.
Une majoration de la participation. Le montant de la participation obligatoire serait majoré lorsque la formation ne relève pas de certaines catégories. Les demandeurs d’emploi en sont exclus. Échappent aussi à la majoration les projets de transition professionnelle, certaines actions spécifiques du code du travail, et les certifications qui mènent directement à des métiers en tension ou à des secteurs prioritaires : défense, industrie, souveraineté alimentaire, transition écologique, numérique, médico-social.
Un questionnaire de projet. Le titulaire décrirait les objectifs de sa formation, ses débouchés et son articulation avec son parcours. Les réponses serviraient à apprécier « la maturité du projet ». À défaut, il pourrait être orienté vers un conseil en évolution professionnelle, ou payer une participation plus élevée.
Une rétroactivité. La majoration s’appliquerait aux demandes faites depuis le 1er octobre 2026. Objectif affiché : éviter les achats d’anticipation.
Aucun montant n’est écrit dans la loi. Ni 200, ni 350 euros. Les critères relèveraient d’un décret, la liste des certifications d’un arrêté, les modalités d’un décret en Conseil d’État.
Le critère du projet professionnel n’entrerait en vigueur qu’au 1er janvier 2028. La rétroactivité au 1er octobre 2026 ne concerne pas cette partie du texte.
L’IA n’apparaît pas dans l’article. Le Medef évoque un questionnaire « évalué par une IA ». Le texte parle d’un questionnaire renseigné sur le service dématérialisé, sans préciser comment il serait analysé.
Votre formation serait-elle majorée ?
Trois questions, sur la base du texte du projet de loi tel que déposé. Le résultat s’affiche au fil de vos réponses.
Lecture indicative du projet de loi n° 3210, article 89, tel que déposé le 1er octobre 2026. Rien n’est voté : la participation en vigueur reste de 150 euros. Certaines actions spécifiques visées par le code du travail sont également hors champ.
Le paradoxe : les comptes s'améliorent, la rigueur se durcit
C'est l'argument le plus fort de la lettre. France compétences, longtemps déficitaire, a voté pour 2026 un budget prévisionnel en excédent, une première depuis 2020. Et c'est précisément maintenant que l'État réclame 350 millions d'euros d'économies supplémentaires sur le CPF.
L'exposé des motifs est explicite : la réforme du CPF et l'évolution des missions de France compétences généreraient 667 millions d'euros de moindre dépense en 2027. Ces économies « se répercuteront directement sur les dépenses de l'État qui ne versera aucune dotation à l'opérateur en 2027 ».
Autrement dit, l'objectif n'est pas de mieux former. Il est de ne plus financer.
L'argent des entreprises, pour boucler le budget de l'État ?
Le Medef touche ici à un point sensible. La contribution unique à la formation professionnelle et à l'alternance, la Cufpa, est payée par les entreprises. Elle est affectée à la formation et à l'apprentissage.
Or le PLF 2027 plafonne la part de la Cufpa reversée à France compétences. Environ 1,1 milliard d'euros versés par les entreprises iraient au budget général de l'État. Le Medef y voit un détournement. Olivier Faron, responsable du pôle compétences du Medef, l'a dit sans détour à AEF info : « Le détournement de la Cufpa est un scandale. » L'organisation envisage même de quitter le conseil d'administration de France compétences.
La lettre ouverte le formule autrement : la contrainte sur les finances publiques est réelle, mais elle « ne peut pas conduire à détourner progressivement de son objet une contribution des entreprises destinée et affectée au financement de la formation professionnelle et de l'apprentissage ».
Notre lecture : réguler, oui. Assécher, non.
Soyons clairs. Le CPF a connu des abus graves. Démarchage agressif, organismes fantômes, comptes piratés. Nous les avons combattus. Les fondateurs de Lingueo ont cofondé CPF For Good, un collectif de certificateurs éthiques créé pour écarter les prestataires frauduleux du secteur. Les tours de vis de 2021 et 2022, nous les avons demandés.
Mais il y a une différence entre réguler et assécher. Réguler, c'est cibler les fraudeurs et relever la qualité. Assécher, c'est rendre le dispositif plus cher et plus complexe pour tous, y compris pour les actifs de bonne foi qui veulent simplement progresser.
Le Medef pose les bonnes questions. Où sont les études d'impact ? Que sait-on des trajectoires professionnelles des titulaires ? Quelles compétences voulons-nous financer, collectivement ? Une politique des compétences doit naître de ce travail quadripartite, État, régions, patronat, syndicats. Pas d'un objectif d'économies fixé avant toute discussion.
Une compétence transversale ne mène « directement » à aucun métier en tension. Une langue étrangère, la maîtrise d'un outil numérique, le management : ces formations rendent pourtant les salariés plus mobiles et les entreprises plus performantes. Une liste de métiers ne capte pas cette réalité.
La filière fait bloc
La lettre du Medef ne tombe pas seule. Le 28 septembre, Les Acteurs de la Compétence et le Synofdes, les deux organisations patronales de la branche des organismes de formation, alertaient ensemble sur l'état de la filière. Après le dépôt du PLF, ils annonçaient étudier les voies de recours contre la rétroactivité. Ils annoncent désormais saisir le Conseil d'État en référé contre les bandeaux affichés sur Mon Compte Formation.
Le front s'élargit : organismes de formation, certificateurs, et maintenant la première organisation patronale du pays. Tous disent la même chose. Le débat sur le CPF est légitime. Il doit avoir lieu au Parlement, sur la base de données, pas sous la pression d'un objectif budgétaire.
La suite se jouera à l'Assemblée nationale puis au Sénat, dans le cadre de l'examen du PLF 2027 d'ici la fin de l'année. Les amendements sur l'article 89 seront le premier test.
Le CPF n'est pas une variable d'ajustement
En cinq ans, le CPF est passé du dispositif le plus libre au plus encadré. Ces régulations étaient nécessaires. Celle qui se prépare est d'une autre nature : elle ne vise plus la fraude, elle vise le volume. Et elle intervient au moment où les comptes de France compétences se redressent.
Quand les entreprises qui financent le système parlent de « massacre », le Gouvernement devrait l'entendre. Chez Lingueo, nous accompagnons depuis 2007 des actifs et des entreprises dans leurs projets de formation. Nous continuerons à défendre un CPF exigeant sur la qualité, ouvert sur les compétences, et débattu là où il doit l'être : au Parlement.
Questions fréquentes
Que reproche le Medef au Gouvernement sur le CPF ?
Le Medef dénonce une succession de restrictions depuis 2021 et une nouvelle réforme, l'article 89 du PLF 2027, guidée par un objectif de 350 millions d'euros d'économies alors que France compétences redevient excédentaire.
Le reste à charge CPF a-t-il augmenté ?
Non. La participation en vigueur est de 150 euros. La majoration prévue par l'article 89 n'est pas votée et son montant n'est pas fixé par le projet de loi.
Quelles formations échapperaient à la majoration ?
Selon le projet, les formations des demandeurs d'emploi, les projets de transition professionnelle, certaines actions spécifiques du code du travail et les certifications menant directement à des métiers en tension ou des secteurs prioritaires, dont la liste sera fixée par arrêté.
Une IA va-t-elle juger mon projet de formation ?
Le Medef évoque un questionnaire évalué par une IA. L'article 89 prévoit un questionnaire sur le projet professionnel, sans préciser le mode d'analyse, et ce critère n'entrerait en vigueur qu'au 1er janvier 2028.
Transparence : CPFormation est édité par Lingueo, organisme de formation linguistique dont certaines formations sont éligibles au CPF. Les formations en langues ne figurent pas, à ce stade, parmi les secteurs prioritaires cités par le projet de loi. Cet article distingue les textes en vigueur des mesures seulement proposées.
- Medef, pôle Compétences, Formation et Jeunesse, « Lettre ouverte au gouvernement : arrêtons de massacrer le CPF ! », LinkedIn, octobre 2026.
- Projet de loi de finances pour 2027, n° 3210, article 89 et exposé des motifs, déposé le 1er octobre 2026.
- France compétences, budget prévisionnel 2026 adopté par le conseil d'administration du 27 novembre 2025.
- AEF info, dépêche du 6 octobre 2026 (propos d'Olivier Faron, Medef) ; dépêche n° 757467, 28 septembre 2026.
