- Le mécanisme envisagé s’organiserait autour de trois niveaux de participation : 0 € si cofinancement, 150 € pour un projet lié à une priorité publique, une PFO majorée pour les autres.
- Le montant de la PFO majorée n’est pas connu et les modalités restent en discussion.
- Pas d’interdiction juridique, mais une hiérarchie économique : une formation peut rester éligible tout en devenant moins accessible financièrement.
- Les compétences transversales (langues en tête) résistent mal à un classement par métier.
- Les grands principes doivent entrer dans le projet de loi de finances 2027 dans les prochaines semaines.
Depuis plusieurs semaines, le débat se concentre sur le questionnaire qui pourrait être intégré à Mon Compte Formation. Comment sera évalué le projet professionnel ? Quel rôle jouera l’algorithme ? Le Conseil en évolution professionnelle deviendra-t-il une étape importante du parcours ?
Ces questions sont légitimes. Nous les avons largement analysées dans notre précédent article, CPF : l’algorithme ne dira pas non, mais il pourrait vous faire payer plus cher. Mais après la deuxième réunion de concertation de ce 10 septembre, un autre sujet apparaît bien plus clairement. Ce n’est peut-être pas le questionnaire qui changera le plus profondément le CPF. C’est le montant que le titulaire verra apparaître au moment de payer.
La véritable réforme tient peut-être en trois lignes
Guillaume Le Dieu de Ville, cofondateur de Lingueo, a participé à cette deuxième réunion de concertation. Selon les éléments présentés, et sous réserve des arbitrages définitifs, le mécanisme envisagé pourrait s’organiser autour de trois niveaux de participation financière.
| Situation | Participation envisagée |
|---|---|
| Projet bénéficiant d’un cofinancement | 0 € |
| Formation rattachée à un métier en tension, d’avenir ou stratégique | 150 € |
| Autres situations | PFO majorée |
Mais la logique est déjà assez claire pour que le débat change de nature.
C’est probablement la phrase qui résume le mieux le sujet. Le Gouvernement peut accompagner, conseiller, orienter ou recommander. Mais lorsque le montant payé par le titulaire varie selon la nature de son projet, on ne se situe plus seulement dans une politique d’accompagnement. On utilise aussi le prix comme instrument de politique publique.
La concertation a réellement fait évoluer le projet
Il faut d’abord reconnaître un point : les échanges avec les acteurs du secteur semblent avoir fait bouger certaines lignes. Plusieurs hypothèses particulièrement contraignantes paraissent désormais écartées. Il ne serait notamment plus question de supprimer globalement certaines catégories de formations, d’imposer un cofinancement à tous les titulaires ou de rendre systématiquement obligatoire une prescription de l’employeur ou du CEP.
Le Gouvernement continue d’affirmer plusieurs principes essentiels : le CPF doit rester un droit individuel, la liberté de choix doit être préservée et l’accompagnement ne doit pas devenir une autorisation administrative déguisée. C’est important. Mais ces garanties juridiques n’empêchent pas une transformation économique bien plus profonde.
Pas d’interdiction juridique, mais une hiérarchie économique
Une formation peut parfaitement rester éligible au CPF tout en devenant sensiblement moins accessible financièrement. Un titulaire disposant d’un cofinancement pourrait ne rien payer. Un titulaire choisissant une formation liée à une priorité publique paierait 150 euros. Un autre pourrait devoir payer davantage. Sur le papier, tout le monde reste libre. Dans les faits, certaines décisions deviennent moins coûteuses que d’autres.
Le système commencerait donc à distinguer trois catégories de projets :
- les projets soutenus par un tiers financeur ;
- les projets correspondant aux priorités définies par la puissance publique ;
- tous les autres projets professionnels.
Le problème n’est pas que l’État définisse des priorités. C’est même l’une de ses fonctions. La question apparaît lorsque l’absence de priorité publique risque d’être assimilée, économiquement, à une moindre pertinence du projet individuel. Ce ne sont pas les mêmes choses.
Un projet peut être très professionnel sans être prioritaire pour l’État
Prenons un exemple simple. Une commerciale travaille dans une PME française qui souhaite développer son activité en Italie. Elle connaît son métier, ses produits et ses clients. Mais elle ne maîtrise pas assez l’italien pour négocier, présenter une offre ou gérer une réclamation dans de bonnes conditions. Son besoin est incontestablement professionnel.
Pourtant, le métier de commerciale ne figurera pas nécessairement parmi les métiers en tension ou les secteurs stratégiques. Et son employeur, surtout dans une petite entreprise, n’aura pas toujours le budget, le temps ou l’organisation pour construire immédiatement un cofinancement. Cette salariée pourrait donc se retrouver avec une PFO majorée. À l’inverse, une formation rattachée à une priorité publique pourrait bénéficier d’une participation à 150 euros, sans que cela garantisse que le projet soit plus construit ou plus pertinent.
Les compétences transversales vont immédiatement poser problème
La formation linguistique est un excellent révélateur de cette difficulté. Non pas simplement parce qu’elle représente un secteur important du CPF, mais parce qu’une langue n’est pas un métier. C’est une compétence utilisée dans une multitude de situations professionnelles.
L’anglais peut être indispensable à un ingénieur sur un projet international, à une responsable des achats négociant avec des fournisseurs étrangers, à un chercheur qui publie, à un hôtelier accueillant une clientèle internationale ou à un développeur travaillant avec une équipe européenne. L’allemand peut être stratégique pour une entreprise industrielle du Grand Est et bien moins pour le même métier ailleurs. Le français langue étrangère peut être essentiel à un salarié du bâtiment, de la restauration ou des services à la personne pour comprendre des consignes de sécurité et progresser. La langue des signes peut devenir déterminante dans l’accueil, la santé, le commerce ou le service public.
France Travail reconnaît d’ailleurs, dans le référentiel ROME, que la capacité à communiquer dans une ou plusieurs langues relève des compétences transversales utiles à de nombreux métiers.
Comment transformer une telle réalité en liste permettant de déterminer le montant de la PFO ? Associer chaque certification linguistique à tous les métiers où elle peut être utile conduirait à une liste gigantesque. La limiter à quelques métiers prioritaires écarterait des milliers de projets réellement professionnels. Et analyser individuellement le métier, le secteur, la région, la langue, le niveau initial et l’objectif de chaque personne rendrait le dispositif bien plus complexe. Cette difficulté ne concerne pas que les langues. Elle concerne l’ensemble des compétences transversales.
Mais au fait, qu’est-ce qu’un métier en tension ?
L’expression semble simple. La réalité l’est beaucoup moins. Il existe déjà plusieurs méthodes pour identifier les métiers en tension, et les listes peuvent différer selon l’objectif poursuivi, le territoire retenu et les indicateurs utilisés. La Dares indiquait par exemple que six métiers sur dix étaient encore en tension forte ou très forte en 2024, avec d’importantes différences entre secteurs et territoires.
Mais une difficulté de recrutement n’est pas nécessairement provoquée par un déficit de formation. Elle peut aussi venir des conditions de travail, des rémunérations, du manque d’attractivité ou de difficultés de mobilité géographique. La formation est parfois la solution. Elle ne l’est pas systématiquement.
La question à trancher devient donc sensible : quelle liste de métiers permettra demain de déterminer qu’un titulaire paie 150 euros plutôt qu’une PFO majorée ? Quelle méthodologie ? À quelle échelle géographique ? À quelle fréquence cette liste évoluera-t-elle ? Comment intégrer les besoins pas encore visibles dans les statistiques ? Cette liste pourrait devenir bien plus qu’un outil technique. Elle pourrait avoir un effet direct sur le prix payé par des millions de titulaires.
Le cofinancement devient l’une des clés du futur CPF
Le deuxième élément très structurant concerne le cofinancement. Le principe est difficilement contestable. Lorsqu’une entreprise échange avec un salarié, l’aide à préciser son besoin et participe financièrement, le projet bénéficie déjà d’une forme de validation professionnelle. Le CPF co-construit peut aussi recréer un dialogue utile autour des compétences.
Mais il faut rappeler que l’exonération de la PFO existe déjà dans certains cas d’abondement. Ce qui changerait vraiment, ce n’est donc pas uniquement l’existence de cette exonération. C’est la place centrale que prendrait désormais le cofinancement parmi les voies d’accès les plus favorables au CPF.
Et si le Gouvernement veut développer cette logique à grande échelle, Mon Compte Formation devra profondément évoluer : le titulaire devrait pouvoir demander simplement un cofinancement depuis son parcours, l’employeur ou l’OPCO recevoir une demande claire et facilement traitable, les TPE et PME participer sans ingénierie administrative complexe, et les délais comme le suivi être intégrés à la plateforme. Il faudra aussi protéger les salariés préparant discrètement une mobilité externe, et prévoir une solution pour les indépendants ou les personnes sans employeur susceptible de participer.
Le questionnaire peut-il réellement rester sans conséquence ?
Lors de la réunion, le Gouvernement et la Caisse des Dépôts ont insisté sur un point : il ne faudrait pas imaginer une intelligence artificielle qui déciderait seule du montant de la participation. Le questionnaire aurait principalement une fonction d’information, de responsabilisation et d’orientation. Très bien. Mais cette distinction devra être parfaitement démontrée dans le fonctionnement réel du système.
Si les réponses au questionnaire n’ont aucune influence sur le montant payé, il s’agit effectivement d’un outil d’accompagnement. Si elles contribuent directement ou indirectement à déterminer la catégorie financière du projet, le questionnaire participe alors à une décision économique. Et il n’est même pas nécessaire d’utiliser une IA pour produire une boîte noire : une table de correspondance opaque, une liste difficilement accessible ou des critères modifiables sans visibilité produiraient exactement le même problème.
La vraie question n’est donc pas « est-ce l’IA qui décide ? » mais : quelle donnée entraîne quelle conséquence financière, selon quelle règle, avec quelle possibilité de réexamen ?
Le calendrier risque de prendre la concertation de vitesse
Le Gouvernement indique que rien n’est encore arrêté et que la concertation doit se poursuivre. C’est une bonne chose. Mais dans le même temps, les grands principes du dispositif doivent être intégrés au projet de loi de finances 2027 dans les prochaines semaines. L’objectif serait de disposer d’une première version au début de l’année 2027, avant un développement progressif des fonctions les plus avancées.
Le risque est donc assez clair. Le Parlement pourrait être amené à voter l’architecture financière avant que les référentiels, les listes, les exceptions et les effets concrets ne soient entièrement connus. Or il existe une différence importante entre concerter les acteurs sur la formulation d’un questionnaire et co-construire la règle qui déterminera pourquoi une personne paie 0 euro, 150 euros ou davantage.
La PFO majorée ne peut pas devenir un chèque en blanc
Les évolutions récentes du CPF montrent à quel point ses conditions économiques peuvent être modifiées rapidement. Depuis février 2026, les droits mobilisables pour les certifications du Répertoire spécifique ont été plafonnés à 1 500 euros. La participation forfaitaire obligatoire a également été portée à 150 euros.
Ces décisions peuvent répondre à des contraintes budgétaires réelles. Mais elles ont aussi des conséquences très rapides sur les titulaires, les organismes de formation, les certificateurs et les entreprises. Créer demain une nouvelle PFO majorée dont le montant et le périmètre pourraient évoluer par voie réglementaire constituerait un levier extrêmement puissant. La stabilité ne signifie pas l’immobilité. Mais les acteurs doivent pouvoir connaître les règles, comprendre les objectifs et disposer d’un délai suffisant pour s’adapter.
Des effets pervers qu’il faut mesurer avant de réformer
La nouvelle architecture pourrait produire plusieurs conséquences qui méritent d’être étudiées avant sa mise en oeuvre :
- favoriser les salariés des grandes entreprises par rapport à ceux des TPE et PME, aux indépendants ou aux personnes préparant une mobilité ;
- transformer une priorité publique en jugement implicite sur la valeur des autres formations ;
- inciter certains acteurs à rattacher artificiellement leurs formations à des métiers prioritaires ;
- rendre moins accessibles certaines compétences transversales pourtant essentielles ;
- pousser les titulaires vers la formation la moins chère plutôt que vers celle correspondant à leur besoin ;
- créer un afflux supplémentaire vers le CEP sans lui donner les moyens humains correspondants ;
- ajouter une dose d’instabilité à des secteurs déjà profondément transformés en 2026.
Aucun de ces effets n’est nécessairement recherché. C’est précisément pour cette raison qu’ils doivent être évalués.
Ce qui permettrait de créer la confiance
Réformer le CPF n’est pas en soi un problème. Favoriser certains projets particulièrement utiles à l’emploi ou à l’économie peut se défendre. Encourager le cofinancement aussi. Mais dès lors que la participation financière devient un instrument d’orientation, certaines garanties paraissent indispensables : des niveaux de PFO et des critères publics et compréhensibles, un référentiel explicable, auditable et versionné, une étude d’impact selon le statut des personnes, leur qualification, la taille de leur entreprise et la famille de formation, une concertation formalisée et un délai de prévenance suffisant pour toute modification importante, et une possibilité de réexamen pour les projets réels qui ne rentreraient pas dans les catégories prévues. Les compétences transversales mériteraient sans doute une expérimentation avant toute généralisation.
Mais une garantie semble plus importante encore : il doit continuer d’exister une voie normale pour tout projet professionnel suffisamment documenté, même lorsqu’il ne correspond ni à un métier en tension ni à un cofinancement.
Appelons la réforme par son nom
Le débat sur le CPF 2027 ne porte plus seulement sur la manière d’aider un titulaire à choisir sa formation. Il porte désormais sur l’utilisation de la participation financière comme outil d’orientation des choix. Accompagner un titulaire, c’est lui donner de meilleures informations pour décider. Modifier le montant qu’il devra payer selon son projet, c’est rendre certaines décisions plus attractives que d’autres. Les deux approches peuvent coexister. Mais elles ne constituent pas la même réforme.
La prochaine étape de la concertation sera sans doute la plus importante : discuter non seulement du questionnaire que Mon Compte Formation présentera au titulaire, mais aussi de la règle qui déterminera pourquoi l’un paiera 0 euro, l’autre 150 euros et un troisième davantage. Car derrière ce que l’on appelle aujourd’hui la réforme du CPF se dessine peut-être une réforme beaucoup plus précise : celle de la participation forfaitaire obligatoire.
