EN UNE PHRASE
Le futur CPF ne serait pas un système d’autorisation préalable, mais un système d’orientation : questionnaire, analyse algorithmique, accompagnement humain si nécessaire, puis éventuellement modulation du reste à charge.
Il y a encore quelques semaines, le débat semblait assez simple : fallait-il remettre un tiers entre le titulaire de son CPF et l’organisme de formation ?
Nous avions largement documenté cette question cet été, lorsque la perspective d’une fin du CPF en libre accès avait provoqué de très fortes réactions. Nous avions également consacré une analyse spécifique au rôle que pourrait prendre le Conseil en évolution professionnelle.
Le schéma qui se précise aujourd’hui est plus subtil.
Une note du cabinet du ministre du Travail révélée par Les Échos maintient une étape préalable avant l’achat, mais elle commencerait par un questionnaire portant sur les objectifs de la formation, ses débouchés professionnels et sa cohérence avec le parcours du titulaire. Un algorithme serait ensuite chargé d’en apprécier la « maturité ».
Le tiers humain ne disparaît donc pas. Il intervient en second rideau.
L’algorithme d’abord, le conseiller ensuite
Si le projet est considéré comme suffisamment solide, le titulaire pourrait utiliser ses droits. Certaines situations seraient également considérées favorablement, notamment lorsqu’une formation est préconisée par France Travail, abondée par l’employeur ou prépare à un métier en tension.
Dans le cas contraire, un accompagnement par le Conseil en évolution professionnelle pourrait être proposé. Et c’est là que le mécanisme devient particulièrement intéressant.
Le CEP ne disposerait d’aucun droit d’autoriser ou d’interdire la formation. Le titulaire pourrait même refuser cet accompagnement et conserver son choix. Mais son reste à charge pourrait alors être majoré, selon des modalités qui resteraient à fixer par voie réglementaire.
C’est une forme nouvelle de régulation. Elle n’interdit pas. Elle oriente. Elle ne retire pas formellement la liberté. Elle lui donne potentiellement un prix.
Ce n’est plus vraiment le CPF de 2018
C’est probablement la transformation la plus importante à comprendre. La réforme de 2018 avait construit Mon Compte Formation autour d’une idée particulièrement puissante : permettre à l’actif de choisir et d’acheter directement sa formation. C’était la grande désintermédiation.
Nous sommes peut-être en train d’entrer dans une nouvelle période : celle de la réintermédiation assistée par la donnée.
Cette évolution n’est d’ailleurs pas isolée. Dans la nouvelle convention d’objectifs et de performance 2026-2028 entre l’État et la Caisse des Dépôts, la puissance publique demande déjà de mieux mesurer l’effet des formations sur l’employabilité et les parcours professionnels. Nous l’avions analysé dès le 21 juillet dans « L’État veut mesurer l’impact des formations : ce que la COP 2026 change ».
Quelques jours plus tard, nous défendions une idée complémentaire : le vrai critère de régulation devrait devenir l’impact, et pas seulement la validation administrative de l’entrée en formation. Le projet présenté aujourd’hui s’inscrit très clairement dans cette continuité.
Algorithme ou intelligence artificielle ? Attention aux mots
Le sujet a évidemment fait réagir. Un billet publié sur le blog d’Alternatives économiques pousse volontairement le raisonnement jusqu’à demander si l’intelligence artificielle va désormais valider les choix de formation des titulaires du CPF. Le billet peut être lu ici.
ALGORITHME OU IA ?
À ce stade, les informations rendues publiques parlent d’un « algorithme ». Elles ne permettent pas d’affirmer qu’une intelligence artificielle générative décidera de la pertinence des projets. Tout algorithme n’est pas une IA. La distinction est importante.
Cette précision n’enlève rien à la question de fond. Car qu’il s’agisse d’un moteur de règles, d’un système statistique ou demain d’une intelligence artificielle, quelqu’un devra décider des critères utilisés pour considérer qu’un projet professionnel est « mature ». Et c’est probablement là que commence le véritable débat.
Qui décide de ce qu’est un bon projet professionnel ?
Que devra comprendre l’algorithme ?
- qu’une formation correspond au métier actuellement exercé ?
- qu’elle mène à un métier en tension ?
- qu’elle augmente statistiquement les chances de retrouver un emploi ?
- qu’elle correspond à un besoin identifié par une entreprise ?
- qu’elle permet une mobilité interne ?
- qu’elle apporte des compétences que le titulaire ne possède pas encore ?
- qu’elle s’inscrit dans un projet encore en construction mais crédible ?
Et comment traiter une personne qui souhaite acquérir une compétence avant même d’avoir précisément défini le poste sur lequel elle l’utilisera ? Ces questions ne sont pas théoriques. Elles détermineront très concrètement la façon dont des millions d’actifs pourront mobiliser demain leurs droits.
AEF info consacre également une analyse aux pistes envisagées pour mieux accompagner le titulaire et faire du CPF un véritable outil d’accompagnement des parcours. C’est bien le mot accompagnement qui devient central. Mais derrière les critères techniques se trouveront nécessairement des choix de politique publique.
C’est pourquoi la transparence sur ses critères sera au moins aussi importante que la technologie utilisée.
Pour savoir où quelqu’un doit aller, il faut d’abord savoir d’où il part
Il existe cependant une dimension de cette réforme que nous trouvons particulièrement intéressante. Si le système veut accompagner un projet professionnel, il devra progressivement sortir d’une logique purement administrative. Un intitulé de poste ne suffit pas. Un diplôme ne suffit pas. Un code métier ne suffit pas.
Pour orienter correctement une personne, il faudrait idéalement savoir :
C’est précisément pour cette raison que nous défendons depuis plusieurs mois une logique d’évaluation en amont et en aval des formations. Sans point de départ, il est impossible de mesurer une progression. Sans mesure de progression, il est difficile de déterminer l’impact réel d’une formation. Et sans mesure d’impact, la notion même de « projet pertinent » risque de rester très théorique.
C’est également tout le sens de notre récent article sur les angles morts de la lutte contre la fraude au CPF, dans lequel nous proposons notamment de mieux documenter la progression réelle entre l’entrée et la sortie d’un parcours.
Le CPF doit rester une formidable invitation à apprendre
Mais au milieu de toutes ces discussions sur l’algorithme, le contrôle, les plafonds et le reste à charge, il ne faudrait surtout pas oublier ce que la France a réussi à construire. Le CPF est un outil remarquable dans son principe. Il rappelle à chaque actif qu’apprendre ne s’arrête pas à la sortie de l’école. Et cette idée est probablement encore plus importante aujourd’hui qu’en 2018.
L’intelligence artificielle transforme des métiers entiers. L’internationalisation des entreprises modifie les compétences attendues. Les outils numériques évoluent constamment. Les compétences linguistiques, technologiques et relationnelles deviennent des déterminants directs de l’employabilité et de la compétitivité des entreprises. Nos compétences ont une durée de vie. Elles doivent être entretenues, complétées et parfois profondément renouvelées.
Et si on changeait vraiment son nom ?
C’est également pour cette raison que CPFormation soutient le débat engagé autour du nom du dispositif. Jean-Pierre Farandou a proposé cet été de faire évoluer le « P » de CPF, de « personnel » vers « professionnel ». Nous trouvons l’idée intéressante. Mais nous avions déjà proposé, en avril 2026, de revoir aussi le « C ».
Dans notre article « Dans la Formation Professionnelle… et si on arrêtait le jargon ? », nous proposions de remplacer « Compte Personnel de Formation » par « Crédit Personnel de Formation ». Pourquoi ? Parce que le mot « compte » évoque spontanément un compte bancaire, une cagnotte, une somme disponible qui appartiendrait à son titulaire. Or le CPF n’est pas un compte bancaire. Il s’agit d’une capacité de financement affectée à un objectif précis : développer ses compétences et sécuriser son parcours professionnel.
Le débat actuel sur le « P » permet peut-être d’aller aujourd’hui un cran plus loin.
Et pourquoi pas « Crédit Professionnel de Formation » ?
On conserverait l’acronyme CPF, désormais connu de tous, mais on décrirait beaucoup mieux la réalité et la finalité du dispositif.
Professionnel, parce que son objectif est de soutenir les compétences, l’emploi, l’évolution et les parcours professionnels.
Formation, parce qu’il faut continuer à rappeler que ce droit existe d’abord pour apprendre.
Ce changement de vocabulaire ne réglera évidemment aucun problème technique. Mais les mots façonnent les comportements. Et si l’ambition consiste précisément à passer d’une logique d’achat à une logique de projet, le moment serait plutôt bien choisi.
Derrière l’accompagnement se trouve aussi un objectif d’économies
Il ne faut pas non plus être naïf sur le contexte. Selon les informations publiées par Les Échos, un objectif de l’ordre de 300 millions d’euros d’économies circule autour de cette réforme.
Nous avions déjà analysé cet été la forte contraction des moyens disponibles dans « CPF : 650 millions en moins. Comment régule-t-on un droit dont on ne maîtrise pas la dépense ? ». Le passage du reste à charge à 150 euros avait également montré que le levier financier était devenu un outil de régulation. Nous en avions détaillé les conséquences dans notre analyse du ticket modérateur à 150 euros.
L’algorithme ne serait donc pas seulement un outil d’orientation.
Ce n’est pas nécessairement illégitime. Mais il faut le dire clairement.
Et maintenant, quelle place pour l’entreprise ?
Une autre question va rapidement se poser : quelle place l’entreprise reprendra-t-elle dans ce nouveau système ? La note rapportée par Les Échos indique déjà qu’un abondement de l’employeur pourrait faire partie des situations permettant de mobiliser directement ses droits sans passer par le même parcours d’orientation. Ce n’est pas anodin.
Depuis plusieurs mois, nous observons un retour du CPF dans la politique compétences des entreprises. Guillaume le Dieu de Ville l’avait développé dans sa tribune « CPF co-construit : comment transformer la réforme 2026 en avantage pour vos collaborateurs ». L’enjeu n’est plus seulement que l’entreprise finance. Il est qu’elle aide à identifier les compétences utiles, cofinance les parcours et mesure leur résultat. C’est probablement l’un des prochains grands chapitres de la réforme.
Dans quelques jours, la parole aux responsables compétences et à la ministre
Les choses bougent vite, et nous continuerons à confronter les annonces aux acteurs qui vivent ces transformations au quotidien.
Dans quelques jours, CPFormation publiera l’échange réalisé avec Béatrice Quertain, présidente d’Askalia, et Romain Laghetti, vice-président. Askalia, anciennement GARF, représente les professionnels du développement des compétences en entreprise. Leur regard sera particulièrement intéressant au moment où le rôle de l’employeur et des responsables formation revient au centre du CPF.
Nous avons également adressé nos questions à Sabrina Roubache, ministre déléguée chargée de l’Enseignement et de la Formation professionnels et de l’Apprentissage. Si elle y répond, ses réponses seront naturellement publiées sur CPFormation.
Autrement dit : la réforme n’est pas terminée. Elle commence à peine à devenir concrète.
Accompagner sans décourager
La réforme de 2018 avait fait une promesse simple : permettre à chacun de choisir directement sa formation. La réforme qui se dessine aujourd’hui pourrait en formuler une nouvelle :
Pourquoi pas. Tout dépendra alors des questions posées, des critères retenus par l’algorithme, de la transparence du système et des conséquences financières attachées à ses recommandations. C’est là que se situera la frontière entre accompagnement et sélection.
Mais quelle que soit la réforme retenue, une ligne rouge devrait demeurer : ne jamais casser la motivation à apprendre. Le monde professionnel évolue trop vite pour cela.
Il faut mieux orienter. Il faut mieux mesurer. Il faut probablement mieux co-construire. Mais il faut continuer à donner envie aux actifs de monter en compétences tout au long de leur vie.
Le CPF est perfectible. Il l’a toujours été. C’est aussi ce qui rend le moment passionnant.
Les choses bougent vite dans la formation professionnelle. On ne peut pas vraiment dire qu’on s’y ennuie.
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